dimanche 1 février 2015

De l'ombre à la lumière et réciproquement






5 h. Rückert-lieder au casque, en suivant la partition sur le bureau de l’ordinateur, comme tous les matins (seule la musique change). Comme ça a l’air simple — c’est ce qui frappe d’abord, en découvrant le score. C’est net, propre, modeste. Il suffit d’une note à la harpe pour marquer la basse et faire un rond dans l’eau, se propager à la surface du lac noir. On attend la créature. 

Hier, deux montées de larmes niveau 5 (sur 10, où il y a émission) : le matin, avec la septième de Bruckner (le mouvement lent) et le soir, avec la symphonie concertante de Mozart (mouvement lent idem), cette dernière dans la version Britten de juin 1967, qui ajoute le tremblé du temps à cette musique en soi déchirante. 

Depuis hier, je lis La traque de Guy Georges, l’ai presque fini (le procès approche). Misère du tabou : qu’il ait égorgé sept jeunes femmes ne lui inspire aucun regret, mais il a honte de les avoir sodomisées. En somme, le meurtre a pour lui de n’être pas contre-nature. Il avait pris son surnom, Joe, dans le Tom Sawyer de Mark Twain, il s'identifiait au méchant Indien.  

"Je me suis levé ce matin-là et je savais que je tuerais avant la nuit. J'avais déjà connu ce genre de pulsion avant. J'ai pris un Opinel et du Chatterton  et, le soir, j'ai vu passer cette belle fille blonde. Je venais de terminer mon demi. J'ai payé. Le serveur m'a rendu la monnaie, je suis sorti et j'ai suivi la fille." [L'officier] Sidney demande : "Et si tu n'avais pas fini ta bière ou si tu n'avais pas récupéré ta monnaie ?" Guy Georges rétorque : "Ben là, ç'aurait été une autre." Cette réponse a changé la vision du monde de Sidney : "C'est ce qui m'a le plus marqué dans ma vie d'homme. Depuis, je vois le destin autrement."

Hier encore, croyant me détendre entre deux chapitres de ce document terrible, regardé Elle l’adore, film français et surtout stupide. C’est triste, car les acteurs sont bons. Il y a une idée un peu amusante, au tout début (cohorte des navets qui grillent leur seule cartouche dans leurs premières minutes…) : la mort de la femme du chanteur, le crâne défoncé par une Victoire de la Musique. (Ce monde est tout de même violent.) 

Je commence à avoir de nouveau envie d’écrire, j’ai même trouvé la solution du prochain chapitre, il y a trois jours, en traversant une rue. Il me semble qu’il y a eu une éclaircie à ce moment-là, un changement de lumière, avant que l’idée apparaisse (surgie de nulle part) : l’éclaircie provoquerait ainsi un déblocage dans le cerveau — loin de moi l’idée d’un commentaire du ciel hallelouyesque et mégalomane, je parle d’un mystérieux phénomène physique dont j’ai plusieurs autres exemples sous la main. La lumière se fait, et la lumière se fait. L’esprit est littéral, c’en est presque mignon.



3 commentaires:

PhA a dit…

C'est parce que tu as le cerveau atmosphérique.

Ambre a dit…

C'est un régal de VOUS lire.

X a dit…

Très jolie page et cette histoire d'éclaircie en traversant une rue, de solution qui apparaît, ça me plaît beaucoup.