mercredi 9 septembre 2015

Berlinade #5





Les collections de la Nationalgalerie commencent fort : la première toile qu’on voit est cette Vague de Courbet, la peinture à l’état pur, on pourrait s’arrêter là. Mais toute cette première salle, ce jour-là peu fréquentée, la foule se concentrait un étage au-dessus pour l’exposition temporaire, vaut le détour : on se tourne et deux autres Courbet vous sautent au visage, un Delacroix, un très beau Diaz de la Peña. L’enthousiasme se dilue à mesure qu’on enfile les pièces, un certain Menzel occupant à lui seul un nombre considérable de mètres carrés, grandes machines historiques habilement faites mais rapidement soûlantes, d’autant plus qu’on n’est pas venu pour ça. 

On sait qu’elle est là. La troisième version de 1883. Celle qui a appartenu à Hitler, hélas ; elle se passerait bien de ce maléfice, elle en est un à elle toute seule. Une volée de marches mène à la petite salle où elle rayonne, à la place d’honneur. Elle n’est ni plus petite ni plus grande qu’on l’imaginait. Tout en elle est placé sous le signe de l’évidence. On l’a connue avant de la voir. C’est L’île des morts. Il n’est plus question de peinture, ou alors comme une chose mentale, Vinci n’avait pas tort. Magique aussi bien. L’éclat de sa présence est indescriptible (le .jpg qui suit n’est qu’une vague allusion). 





Le troisième étage, lui, dévolu aux classiques, est complètement vide. Le gardien ne prend même pas la peine de scanner mon ticket et me remercie d’un sourire d’avoir pris celle de venir là. Il faut dire qu’une accablante majorité des toiles y exposées n’a aucun intérêt : peinture académique, mignonne, engluée dans le lieu commun romantique (si atteint que je sois, je suis lucide), une réserve de matte paintings pour de lénifiants Walt Disney. Caspar David Friedrich est l’exception miraculeuse : c’est sans doute la même esthétique, mais équilibrée par le vide : ses paysages sont trop abstraits pour accueillir des petits lapins, ils prendraient froid. Une toile en particulier me fascine, Zwei Männer am Meer, Deux hommes à la mer. Elle date de 1817. Kleist était mort depuis six ans, mais c’est lui que je vois tout de suite dans le plus petit des deux hommes, celui de gauche. Je sais déjà que tout à l’heure, dans la boutique du musée, j’en achèterai le poster, il me le faut, cette image résume tellement bien le roman que j’essaye d’écrire. Mon tout premier poster, d’ailleurs. Au retour, je l’ai encadré, et il trône désormais au-dessus du piano — incorrigible, sous son Plexiglas bon marché. 






3 commentaires:

Igor a dit…

Mais voyons, Didier, le plus petit (de nous deux), c'est moi, tu sais bien. Et nous voilà donc postés devant l'horizon turgescent, hiroshimesque de l'oeuvre qui nous échappe.

Didier da Silva a dit…

Mais oui, suis-je bête !

François Matton a dit…

Si on ne connaît pas le titre de la toile on ne voit pas la mer mais un champ de pomme de terre vaguement labouré. Du coup on se demande ce que ces tricornes et ces capes font dans cette toile de Millet.