jeudi 2 avril 2009

Éponger la vie


« La société, ce qu’on appelle le monde, n’est que la lutte de mille petits intérêts opposés, une lutte éternelle de toutes les vanités qui se croisent, se choquent,
tour à tour blessées, humiliées l’une par l’autre, qui expient le lendemain,
dans le dégoût d’une défaite, le triomphe de la veille. Vivre solitaire, ne point être froissé dans ce choc misérable, où l’on attire un instant les yeux pour être écrasé l’instant d’après, c’est ce qu’on appelle n’être rien, n’avoir pas d’existence. Pauvre humanité ! »

 

« Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu’on sait par des gens qui les ignorent.

Il est aisé de réduire à des termes simples la valeur précise de la célébrité : celui qui se fait connaître par quelque talent ou quelque vertu se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes gens, et à l’active malveillance de tous les hommes malhonnêtes. Comptez les deux classes, et pesez les deux forces. »

 

« La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. »

 

« Les hommes qu’on ne connaît qu’à moitié, on ne les connaît pas ; les choses qu’on ne sait qu’aux trois quarts, on ne les sait pas du tout. Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier presque tous les discours qui se tiennent dans le monde. »
 

« Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s’aperçoit qu’il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin, éponger la vie 
à mesure qu’elle s’écoule. »
 

Chamfort (1740-1794), Maximes et pensées



jeudi 26 mars 2009

Tout le monde vous dira que je ne suis pas musicien





Tout le monde vous dira que je ne suis pas musicien. C'est juste.


Dès le début de ma carrière, je me suis, de suite, classé parmi les phonométrographes. Mes travaux sont de la pure phonométrique. Que l'on prenne le "Fils des étoiles" ou les "Morceaux en forme de poire", "En habit de cheval" ou les "Sarabandes", on perçoit qu'aucune idée musicale n'a présidé à la création de ces œuvres. C'est la pensée scientifique qui domine.

Du reste, j'ai plus de plaisir à mesurer un son que je n'en ai à l'entendre. Le phonomètre à la main, je travaille joyeusement & sûrement […] 

Pour écrire mes "Pièces Froides", je me suis servi d'un caléidophone-enregistreur. Cela prit sept minutes. J'appelai mon domestique pour les lui faire entendre.

Je crois pouvoir dire que la phonologie est supérieure à la musique. C'est plus varié. Le rendement pécuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune.
 

Erik Satie, Mémoires d'un amnésique (fragments)
"premier volet : Ce que je suis" 
Revue musicale S.I.M., avril 1912







vendredi 20 mars 2009

Faveurs de l'ignorance


« Il interrogea aussi les enfants pour voir s’ils savaient le nom de telle ou telle fleur ou connaissaient l’oiseau qui venait de chanter. Mais ils ne savaient rien et il dit à sa femme : “Tu vois ! Les enfants vivent trop solitaires !”
“Mais, mon ami”, répondit-elle, “toute l’année ils se trouvent au milieu de cent autres et à l’école les murs sont couverts d’images de toutes sortes, parmi lesquelles des oiseaux dont ils savent les noms ! Pour ce qui est des oiseaux vivants, mon ignorance quand j’étais petite m’a valu une aventure dont le souvenir me poursuit toujours. Un dimanche soir, après la leçon de chant, je gravissais toute seule la colline pour rentrer à la maison et, arrivée en haut, je m’assis un moment. En face s’élevait une autre colline boisée où, caché dans les arbres, un oiseau inconnu se mit à chanter. C’était si beau dans l’air calme et la solitude que j’en eus le cœur tout remué et que les larmes me vinrent aux yeux. Je racontai cela à la maison et j’aurais bien voulu savoir de quel oiseau il s’agissait. Tout le monde chercha à deviner, un garçon qui savait imiter certains chants d’oiseaux siffla quelques airs en nommant l’oiseau ; mais aucune de ces mélodies ne ressemblait à ce que j’avais entendu. Aujourd’hui, après tant d’années, j’entends encore le chanteur invisible dans les moments de calme et je suis contente qu’il me soit resté inconnu et qu’ainsi la solennité de cette soirée se soit gravée pour toujours dans ma mémoire.”
“Tu m’as déjà raconté cette histoire”, dit-il en riant, “et je ne nierai pas qu’elle est jolie. Mais si tu veux en tirer argument en faveur de l’ignorance, il faut que je te rappelle à l’ordre, madame la jésuitesse, prophétesse du mystère et de l’inconnu !”
“Allons, tu sais bien que ce n’est pas ainsi que je l’entendais, monsieur le maître d’école !” » 

Gottfried Keller, Martin Salander (1886) 
 


« […] je ne sais reconnaître ni les oiseaux ni les arbres et je trouve ça triste. » 

Emmanuel Carrère, L’Adversaire (1999)



jeudi 19 mars 2009

Ex-martyr du langage



« Ex-martyr du langage, on me permettra de ne le prendre plus tous les jours au sérieux. Ce sont tous les droits qu'en ma qualité d'ancien combattant ― de la guerre sainte ― je revendique. ― Non, vraiment ! Il doit y avoir un juste milieu entre le ton pénétré et ce ton canaille. » 

Francis Ponge, Le Mimosa


samedi 14 mars 2009

Virale tautologique


« Tu n’as déjà plus toute ta tête. Il t’en manque. Il te manque quelques milliards de neurones. Tu les perds à vitesse grand V. Ils fuient par quelques orifices cachés. Évacués par les neuf trous de ton corps. À moins que tes cheveux les entraînent avec eux dans leur chute. Chaque cheveu s’enracine dans un neurone, voire dans plusieurs, dans un bulbe, un nid de neurones. Tu prends le plus régulièrement possible des nouvelles de ta calvitie. Elles progressent sensiblement au même rythme, ta calvitie et ton hébétude. Tu finiras chauve et complètement abruti. » (p. 55-56)
 

« Passé un certain stade de coagulation, plus rien à faire. Impossible de rien penser d’autre que cette unique pensée qui ne fait plus de différence entre rien, consistant dans la formule suivante : 1 = 0 = ∞. C’est une pensée de la pire espèce : une virale tautologique particulièrement contagieuse, une contamination vorace en mesure de réduire la chatoyante diversité du monde en un rondin égal et triste. » (p. 81-82)
 

Jacques Brou, La grande vacance (Léo Scheer, 2002)



vendredi 13 mars 2009

Georg




Soleil d'automne timide et mince,
         
Et les fruits tombent des arbres.
         
Le calme habite des pièces bleues
         
Un long après-midi.


         
Sons de mort du métal ;
         
Et une bête blanche s'effondre.
         
Les chants âpres des filles brunes
         
Se sont dissipés dans la chute des feuilles.

         

Le front rêve les couleurs de Dieu,
         
Sent les ailes douces de la folie.
         
Des ombres sur la colline,
         
Frangées de pourriture noire.

         

Crépuscule plein de calme et de vin ;
         
Ruissellement de guitares tristes.
         
Et vers la douce lampe à l'intérieur
         
Tu t'en retournes comme en rêve.

         

(1912)

Georg Trakl, Crépuscule et déclin
traduction de Marc Petit et Jean-Claude Schneider




(Les poèmes de Trakl forment comme un seul poème, chaque partie est le reflet du tout, un état de sa décomposition ou une fraction de son prisme, un petit nombre de mots et d'images y circulent comme du sang sous une poussée de fièvre, à la fois fouaillant la plaie qui la cause et l'apaisant, glacés et fervents qu'ils sont, comme des vitraux, dont ils ont aussi les couleurs pures.)



samedi 7 mars 2009

Le projet du souvenir



« Je dispose d’autres renseignements concernant mes parents ; je sais qu’ils ne me seront d’aucun secours pour dire ce que je voudrais en dire. 
Quinze ans après la rédaction de ces deux textes, il me semble toujours que je ne pourrais que les répéter : quelle que soit la précision des détails vrais ou faux que je pourrais y ajouter, l’ironie, l’émotion, la sécheresse ou la passion dont je pourrais les enrober, les fantasmes auxquels je pourrais donner libre cours, les fabulations que je pourrais développer, quelque que soient, aussi, les progrès que j’ai pu faire depuis quinze ans dans l’exercice de l’écriture, il me semble que je ne parviendrai qu’à un ressassement sans issue. Un texte sur mon père, écrit en 1970, et plutôt pire que le premier, m’en persuade assez pour me décourager de recommencer aujourd’hui. Ce n’est pas, comme je l’ai longtemps avancé, l’effet d’une alternative sans fin entre la sincérité d’une parole à trouver et l’artifice d’une écriture exclusivement préoccupée de dresser ses remparts : c’est lié à la chose écrite elle-même, au projet de l’écriture comme au projet du souvenir. 
Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenchée) ; je sais que ce je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes. C’est cela que je dis, c’est cela que j’écris et c’est cela seulement qui se trouve dans les mots que je trace, et dans les lignes que ces mots dessinent, et dans les blancs que laisse apparaître l’intervalle entre ces lignes : j’aurais beau traquer mes lapsus (par exemple, j’avais écrit « j’ai commis », au lieu de « j’ai fait », à propos des fautes de transcription dans le nom de ma mère), ou rêvasser pendant des heures sur la longueur de la capote de mon papa, ou chercher dans mes phrases, pour évidemment les trouver aussitôt, les résonances mignonnes de l’Œdipe ou de la castration, je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n’écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. » 

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance (1975)


dimanche 1 mars 2009

Il y revenait pourtant


« Il lui arriva aussi de se détourner du texte en cours, dégoûté de ses trivialités résolues et de la triste figure qui s’y dessinait ; pendant des semaines il perdait tout désir, dissipé en activités plus immédiatement gratifiantes, en menues réjouissances ou glissements sans fond, dépouillé de tout langage affleurant ; il se contentait de s’orienter à la surface des choses ; il s’absorbait dans l’exécution des tâches infimes du quotidien, qui occupaient tout son temps. Son roman n’était plus que l’horizon vague d’un ennui prochain, auquel rien ne le pressait de revenir. 
Il y revenait pourtant, tantôt brusquement remis au travail par quelque envie résurgente, tantôt retrouvant, accoutumance progressivement contractée, le geste scriptural comme palliatif à ses heures vides. L’y poussaient la tendresse renouée envers son ersatz fictionnel, ou la satisfaction d’exercer de nouveau les pleins pouvoirs sur un domaine, sur son écriture et les forces qu’elle drainait, qui la façonnaient. Il s’y ressaisissait. Inédits pour lui, tant habitué à ses reniements, aux négligences et aux abandons, ces allers-retours entre dépossession et opiniâtreté lui insufflèrent le scrupule de conduire l’histoire jusqu’à son terme. 
C’est par cette incertitude devenue sommation qu’il découvrit le souci concret d’aboutir à une forme, de la clore sur elle-même. Il persista malgré ses phases de défiance. Les brefs chapitres se succédèrent : plus le livre avança, moins ses inflexions firent question, ses aversions problème ; moins les phrases furent pesées, reniées, reprises ; les repentirs se firent plus rares, les autodafés s’espacèrent. Jean sut où son récit l’emmenait ; le récit toucha à sa fin. » 

Mathieu Larnaudie, Strangulation 
(Gallimard, 2008), p. 154-155



jeudi 26 février 2009

Jouer avec les choses



Par un hasard qui était peut-être intentionnel, nous nous trouvâmes un jour ensemble, le Maître et moi, devant une tasse de thé. Je saisis l’occasion, fort à mon gré, d’une explication et je vidai mon cœur.
 “Je comprends bien, dis-je, qu’il ne faut pas ouvrir la main brusquement si l’on ne veut pas gâter le départ du coup mais, de quelque façon que je m’y prenne, c’est toujours raté. Si je ferme la main aussi fortement que je le puis, il m’est impossible d’éviter la secousse en l’ouvrant. Si, par contre, je m’efforce de la laisser relâchée, la corde est arrachée à l’improviste, il est vrai, mais trop tôt avant que ne soit atteinte la tension maxima. Je ne cesse d’aller de l’une à l’autre de ces erreurs, et je ne trouve aucune issue.”
Le Maître répliqua : “Il faut que vous teniez la corde tendue comme un enfant tient le doigt qu’on lui offre. Il le tient si fermement serré qu’on ne cesse de s’émerveiller de la force d’un poing si menu. Et quand il lâche le doigt, il le fait sans la plus légère secousse. Savez-vous pourquoi ?... Parce que l’enfant ne pense pas, par exemple : maintenant je vais lâcher le doigt pour saisir cette autre chose... C’est bien plutôt sans réflexion et à son insu qu’il passe de l’un à l’autre, et il faudrait dire qu’il joue avec les choses, s’il n’était aussi exact de penser que les choses jouent avec lui.”



Eugen Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc (1948)


vendredi 20 février 2009

De malheureux acheteurs nés au nord de Montélimar


« Des grands figuiers au bord du bassin brûlant tombaient les figues brunies de soleil, les figues resserrées sur elles-mêmes autour du sucre et du soleil, les figues pennèques de septembre. 
La figue pennèque est l’aboutissement parfait du fruit. La figue est par excellence un fruit intransportable, presque inséparable de l’arbre. On ne peut la plupart du temps la manger qu’immédiatement cueillie. Rien n’est plus éloigné du fruit réel, rien n’est plus pitoyable qu’une “barquette” de figues offertes à des naïfs sur un marché parisien. 
Encore peut-on envisager ― et cela se rencontre effectivement ― de mettre de telles choses fades en vente. Elles trouvent même de malheureux acheteurs nés au nord de Montélimar, qui ne se doutent de rien. Mais on n’a jamais vu nulle part vendre de figues pennèques. Il s’agit bien là d’une singularité irréductible, plus infranchissable encore que celle de la mûre de ronces, qui partage pourtant avec elle le trait de non-rentabilité. On élève, on vend des mûres d’élevage, qui ont de la fadeur et surtout, symboliquement, poussent sur des ronces “sans épines” ! La mûre-ronce, comme la figue pennèque, est un fruit-symbole de la valeur intransmissible du passé. Le seul devenir parallèle de la figue, au vingt et unième siècle, est la figue sèche, qui constitue, comme l’est la datte telle que nous la connaissons, une mise en “herbier” de la saveur : brune comme la date, à même distance qu’elle du fruit, de teinte gris-brun à l’opposé de la figue vraie, “blanche” ou noire, tel le coquelicot noir ou le bleuet fané entre les pages d’un cahier. » 

Jacques Roubaud, Parc Sauvage, récit 
(Seuil, Fiction & Cie, 2008), p. 80-81



jeudi 19 février 2009

Une tout autre façon de s'en aller







"Je reste et je continuerai à rester. C’est si agréable de rester. Est-ce que la nature, elle, va à l’étranger ? Voit-on les arbres se mettre en route à la recherche de feuilles plus vertes et puis revenir se montrer au pays, pour épater les gens ? Les rivières et les nuages voyagent, mais c’est une tout autre façon de s’en aller, autrement profonde, sans retour. Ce n’est même pas s’en aller, c’est couler ou voler sur place. S’en aller comme cela, oui ! Je regarde toujours les arbres en me disant, ils ne s’en vont pas, eux, pourquoi ne pourrais-je pas rester moi aussi ? 
Quand je passe l’hiver dans une ville et que je vois un arbre, j’ai envie de voir cet arbre d’hiver aussi au printemps, dans l’éclat merveilleux de ses toutes premières feuilles. Et après le printemps vient toujours l’été, qui monte, inexplicablement beau et silencieux, du fond de la terre comme une grande chaude vague verte. L’été, c’est ici que je veux en jouir, comprenez-vous, Monsieur, ici même, où j’ai vu fleurir le printemps. Regardez par exemple ce bout de pré ou de pelouse. Comme c’est joli à voir juste avant le printemps quand la dernière neige vient de fondre au soleil. Mais il s’agit, n’est-ce pas, de cet arbre, de ce bout de pré, de ce monde-ci ; je crois qu’ailleurs je ne remarquerais pas l’été. 
En résumé, voilà : j’ai comme une envie du diable de rester collé ici et un tas de raisons pas très drôles qui m’interdisent les voyages à l’étranger. Par exemple : ai-je l’argent ? Vous devez savoir qu’on a besoin d’argent pour prendre le train ou le bateau. J’ai de quoi me payer encore vingt repas ; mais pas de quoi voyager. Et j’en suis très content. Je serai bien capable quand il le faudra de mourir dans ce pays décemment." 

Robert Walser, Les enfants Tanner (1907)


mercredi 18 février 2009

Et dire que, toute la nuit, tremblera ce reflet


« Voici la Seine. Ce ne sont plus les bateaux-mouches qui font les vagues. Le fleuve s’amuse tout seul, entre ses quais d’aplomb, froidement et tristement, à petits clapotis. On ne croirait pas de l’eau. C’est trop noir. Ça remue et ça se creuse sans qu’on puisse deviner la profondeur. Et dire que, toute la nuit, tremblera ce reflet de bec de gaz, au même endroit ! Oui, pour en arriver là, il faut que ce soit fini, bien fini, Jean Dézert.
Deux chalands sont amarrés, l’un près de l’autre, joue à joue. Une corde grince par instants.

― Chalands, pense Jean Dézert, je vous comprends. Vous passez votre existence rectiligne dans ces canaux étroits. Vous attendez devant les écluses. Vous traversez des villes, tirés par des remorqueurs qui proclament, sous les ponts, leur fierté de posséder une sirène, comme de vrais navires. Vous me ressemblez, somme toute. Vous n’irez jamais jusqu’à la mer.
Puis il releva le collet de son pardessus et rentra se coucher, car cela même, un suicide, lui semblait inutile, se sachant de nature interchangeable dans la foule et vraiment incapable de mourir tout à fait. » 

Jean de la Ville de Mirmont, Les Dimanches de Jean Dézert (1914) 


« Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
 
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
 
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
 
Que ce port et mon coeur sont à jamais déserts.

 

La mer vous a rendus à votre destinée,
 
Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.
 
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
 
Il vous faut des lointains que je ne connais pas

 

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
 
Le souffle qui vous grise emplit mon coeur d'effroi,
 
 Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
 
Car j'ai de grands départs inassouvis en moi. » 

(L’Horizon chimérique du même)



lundi 2 février 2009

Ô miracle, d’autres maisons


"




En ce moment, la symphonie du dehors est très belle. Il vient de sonner sept heures, le bleu du soir se noircit, les oiseaux se répondent en longues roulades musicales, entrecoupées de cris clairs, les voitures roulent, comme les vagues de la mer, un tramway fend l’air de son sifflement. Tout à l’heure un avion, puissante traînée de joie, a traversé le ciel. De tous côtés résonnent des coups sourds frappés contre les murs, ce sont les prisonnières qui s’ennuient. Une pleure longuement de l’autre côté du couloir, on dirait la plainte d’un loup. C’est une grande fille jeune, aux cheveux blonds lumineux, aux yeux très bleus. Quel malheureux hasard, quel destin brutal l’a amenée ici, en pleine jungle, parmi les animaux méchants ? Elle se révolte, elle ne sait pas encore qu’il faut jouer la comédie, se taire, se murer derrière un masque. Elle joue franc jeu, et sa grande crise de rage de l’autre jour, ses roulades nerveuses, faisaient tout à la fois du bien et du mal à entendre. Ici l’innocence ne paie pas.

La soirée est déjà bien avancée (l’extinction des néons est à neuf heures). La nuit dernière, j’ai rêvé que je m’étais évadée, que je prenais l’avion pour le Brésil avec un faux passeport. Ô puissance salvatrice du rêve, mais l’horrible réveil, sur un lit dur, seule dans une cellule, enfermée. Pendant quelques minutes j’ai maudit d’être en vie !
Irais-je encore au Cinéma, ou ferais-je à l’aide de quelques restes (toujours prudemment mis de côté au long du jour) une réédition du souper ? Le “Cinéma”, afin que nul ne s’étonne, est un plaisir dangereux, et qui n’est pas à la portée de toutes. Il s’agit en effet de décrocher l’étagère très lourde qui est contre le mur, de la porter sous la fenêtre, de la dresser de toute sa longueur pour ensuite grimper au risque de tomber et d’être aperçue en s’agrippant d’une main à la barre de fer qui manœuvre la partie supérieure (la seule amovible) de la fenêtre. Une fois juchée sur cet édifice étroit et branlant, on jouit d’un spectacle vraiment unique, qui procure une nostalgie et une douceur inoubliables. On voit dans une cour transformée en chantier un vrai arbre, puis un autre, puis une petite guérite où se tient le gardien de nuit parfois en compagnie d’un énorme chien-loup, puis l’immense mur nu qui entoure la prison, et au-delà du mur, ô merveille, ô miracle, d’autres maisons, véritables, vivantes, habitées par des êtres qui sont libres, qui vivent en couple ou en famille, qui mangent normalement, qui s’aiment, qui écoutent de la musique, le soir, à la lumière de fastueuses lampes à abat-jour. Le tout trop lointain cependant pour que l’on puisse en distinguer les détails. Et à droite, ô splendeur, une rue bordée de maisons, de jardins, avec même un bistrot. Et sillonnée, jour et nuit, de voitures, avec de vrais piétons (je ne peux les reconnaître, mais je vois si ce sont des hommes, des femmes ou des enfants). C’est dit : je vais m’octroyer un petit moment de Cinéma, quelques actualités avant de me coucher."

 

Grisélidis Réal, Suis-je encore vivante ? (Verticales, 2008) 
p. 15-17



samedi 31 janvier 2009

Plonger l'idée





lundi 16 août

Souvent pensé qu’il ne faut plonger l’idée, comme pour les spaghettis, que quand ça frémit.

 

Le compositeur qui fait un plan de son œuvre avant de la commencer. C’est souvent pathétique. Il devrait se contenter de relevés quand elle est terminée, comme un tour de craie autour de la victime au sol, avant enlèvement du corps par le légiste.


 

Gérard Pesson, Jonas, Ninive, Dieu et la plante de ricin (journal 2004) 
(in Boudoir et autres n°3, Ragage éditeur, 2005)