mercredi 17 juin 2015

L'immense violon qui vibrait sur Paris






J’ai dévalé l’escalier. Ma main sifflait sur la rampe, mes orteils doublés de corne glissaient sur le tapis rouge à baguettes de cuivre. Jacques des Tourneries, au-dessus de moi, dans la courbe du troisième étage, me poursuivait de son pas élégant, de son sourire immobile. J’ai atteint la sortie et je me suis plongé de nouveau dans le silence feutré, habillé, fiévreux, dans l’immense lueur grimaçante de Paris. Au moment où je posais le pied dans la pâte molle et glacée du goudron, sur le boulevard, j’ai entendu au loin un soupir rauque et mélodieux. Je me suis arrêté et j’ai écouté de toutes mes forces. 
C’était la musique étrange, déjà entendue au bord de la Seine. Elle déchirait lentement, nettement, le silence. Plusieurs notes graves et pures ont résonné, coulant dans le labyrinthe des rues, déferlant sur les toits, glissant sous le ciel bas et solide. Il y eut un temps d’arrêt. 
Puis ma nuque et mes tempes ont tremblé avec violence. J’entendais maintenant un air, un air de violon, un air que je reconnaissais. Ce qui venait sur moi dans le silence glacé, c’étaient les notes simples, pures du Petit Navire, de cette chanson d’enfant qui tournait dans la cour de l’école des filles, à Vignolles. 
La… la… la… do… Il-était-un-petit-navire… Mais le violon, l’immense violon qui vibrait sur Paris, semblait hésiter. Et l’air était très lent, trop lent, quoique juste. C’était bien le Petit Navire, mais joué comme un hymne, sur un rythme large, hésitant, appliqué. Qui n’avait ja… ja… La note se prolongeait, se traînait entre les hauts immeubles et ricochait lentement vers le ciel, tournoyant et grondant sous les volutes sombres des nuages. 
Ja… mais na… vi… gué… 
Le chant s’est exténué, puis, après un long temps mort, j’ai été secoué par un coup d’archet aigu, grinçant, éclatant : ohé !... ohé !... do… fa… la… do… 
Puis ce fut cette fois le silence total, assourdissant. Mon sang recommençait à cogner lourdement entre les maisons. 

Lucien Ganiayre, L’Orage et La Loutre (1946), p. 186




 


Violon seul vieux roman 
Paris en 2015 et à 35% de sa vitesse + Giacinto Scelsi, Xnoybis (1964), III. 
— Andreas Seidel, violon




1 commentaire:

jean-claude legros a dit…

Une fois de plus: merci de cette "offre de lecture".