dimanche 7 juin 2015

Philharmonies du soir, espoir




Mercredi soir au parc de la Villette. En quittant la pelouse où j'ai lu un moment pour aller pisser dans les toilettes publiques du boulevard, j’ai oublié sur l’herbe un paquet de cigarettes à peine entamé et un briquet neuf, ce dont je m’aperçois ma petite affaire faite, peu après que la voix du module automatisé m’a remercié en sanglotant d’avoir choisi la chasse économique ; mon humeur est si bonne que je n’en suis pas contrarié. Il me reste un peu de tabac en vrac, je n’ai qu’à racheter un briquet. Si j’étais au Japon, je retrouverais mon paquet intact à l’endroit même où je l’aurais laissé. Je n’y suis pas, j’y retourne quand même ; il a bien évidemment disparu ; je me réjouis plutôt pour l’heureux que j’ai fait. Le concert commence dans une heure. J’ai marché toute la journée, sitôt mon second discret joint fumé je boude le crâneur escalier olympien pour me glisser à gauche vers un escalator plus modestement aéroportuaire. Il fait encore jour, une hôtesse scanne mon e-billet, je plane sans bruit sous le plafond bas du cotonneux couloir circulaire. Dans mon souvenir, la moquette est bleue, il faudrait vérifier. Je suis sûr en tout cas que l’orange et ses dérivés dominent dans la salle où j’entre l’air de rien comme dans le Colisée ; je suis placé dans l’arrière-scène. 
Le chef est japonais, de même que mes immédiats voisins de rangée. Le programme très pédagogique tient à m’apprendre que c’est une star dans son pays. À ma gauche, une jeune femme myope en robe rose et aux longs cheveux noirs coche sans en lever les yeux les cases d’un questionnaire dans sa langue ou manipule son téléphone ; à ma droite, un jeune homme très mignon dont le fin T-shirt noir ourle une délicate nuque pâle, objet de mes regards en coin. Le timbalier couche son oreille sur la grosse caisse, le xylophoniste répétant sa phrase spoile le finale du concerto de Gershwin. 
Mais d’abord les Escales d’Ibert agitent leurs palmes. Comment s’appelait cette émission à laquelle elles servaient de générique ? Merci Google : Prélude à la nuit. C’est d’à-propos a posteriori. Le soleil a dû disparaître quand le pianiste s’est avancé, précédé par son ventre énorme. Il s’abat sur le siège, s’appuie du bras à l’instrument avec familiarité, surjoue ce qu’il faut l’octave théâtrale qui ouvre son solo. Le chef a des mimiques de dessin animé. Les percussionistes s’amusent. Je danse de la tête, un peu du buste aussi, sans quasiment bouger. Les vents et les bois surtout sont superbes. Le gros bonhomme se transforme en patricien, en ogre, il est maître de son sujet. La salle l’applaudit à tout rompre, réclame trois bis de plus en plus brefs, négligemment virtuoses, salonnards et humoristiques. L’ogre repart altier. 
Dix euros la coupe de champagne, ma place vaut donc deux coupes, merci bien. Je passe l’entracte sur la terrasse. La nuit est sur le point de tomber, Vénus brille déjà dans un ciel absolument vide, plein seulement d’un dégradé suave contre quoi le bâtiment gris découpe ses arêtes comme sur un dépliant. Son étrange soufflet d’accordéon organique/argenté brillera tout à l’heure, bizarrement bling-bling. J’attendais beaucoup de Pétrouchka et ce sera très beau mais ce seront des thèmes de Gershwin que je siffloterai en me dirigeant à pas lents vers la bouche du métro, me retournant à plusieurs reprises pour regarder la silhouette de la Philharmonie, l’effet des néons rouges de la Grande Halle et du Conservatoire sur le bleu sombre de la nuit au-dessus du parc endormi. Le chef décidément comique mimait les instruments pour les faire se lever ; la joueuse de célesta, très chic dans sa longue robe et qui avait passé le plus clair son temps à tenir des notes d’un seul doigt, avait eu l’air un peu gêné en se levant, s’excusant pour si peu d’un sourire adorable. Il y avait deux harpes, l’une dorée, l’autre noire. La nuit est douce à en crever.

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