dimanche 10 janvier 2016

Danser entre les mines


"Qu'elles soient de douleur, d'émotion, de joie voire de deuil, les larmes ont en effet du bon. Peu importe au fond ce dont elles témoignent, tant elles soulagent et tant, s'écoulant de nos yeux, c'est tout le corps qu'elles apaisent. Et soit dit en passant, ce phénomène concerne peu ou prou tout ce que le corps expulse : dès l'instant où quelque chose de liquide, solide ou gazeux s'échappe de l'organisme — soit une dizaine de modes d'évacuation possibles qu'on s'abstiendra de détailler —, c'est chaque fois, du sublime au trivial, un plaisir spécifique. À des degrés divers et quoi qu'on dise, c'est toujours plutôt bon. Il n'y a que transpirer qui ne l'est pas toujours — encore que ce soit, au sauna, au hammam, pas si mal — et bien sûr saigner, qui est franchement discutable." 
[p. 190] 


Ce genre de digressions savoureuses — et d’autres moins déliées, plus brutales : ainsi, alors qu’il est question d’âge, cette parenthèse : ("Visitez la peau ! Ses rides, ses bourrelets, ses varicosités, sa couperose ! Une expérience inoubliable !") — est une des choses qu’on trouve en abondance dans Envoyée spéciale, le généreux nouveau roman de Jean Echenoz. On y trouve aussi pas mal de running gags (en quoi et pas seulement il est désopilant), dont on suit la progression au long du livre comme au champ de course — mais ils gagnent tous au passage de la ligne. On y trouve surtout, ou d’abord, en apparence, un roman d’espionnage, dont les premiers mots sont d’ailleurs : “Je veux une femme”. Cette femme, nous l’aurons vite : c’est Constance — le nom n’est pas innocent, il en faut, de la constance, pour bâtir un roman, semble nous dire l’auteur de Lac, qui intervient du reste assez souvent pour commenter les limites de son omniscience (celle-ci n’en a pas, en vérité, et c’est bien le souci : il sait tout, il peut tout — “ça ou autre chose” — et c’est en même temps ridicule et jouissif). Ladite Constance est une héroïne sans visage, idéale, à la fois indifférente et portée sur la chose (bref, un fantasme, c’est la moindre des consolations pour un romancier une fois de plus accablé, quels que furent ses triomphes passés, par les problèmes techniques de son entreprise, ce terrain décidément miné qu'il lui faut encore traverser), quand le héros emprunte, lui, les traits de l’acteur Billy Bob Thornton, notamment son sourire inquiétant, on le voit tout de suite (une utilité se paiera la tête de Jean Bouise — c’est un casting international, pour un récit que ne l’est pas moins : nous irons en effet jusqu’en Corée du Nord, pays tragique qui prête à rire et patrie du mensonge, de l’arbitraire, on comprend que le romancier s'y intéresse). Constance, au contraire, se dérobe. Elle est libre et énigmatique comme la fantaisie de l’écrivain : on ne sait pas pourquoi elle s’embarque dans cette histoire (bon, d’accord, on l’a menacée avec une perceuse, mais rapidement cent occasions de fuir s’offrent à elle, qu’elle dédaigne toutes), elle a l’air de se foutre de tout, au fond elle paraît un peu triste, un peu absente. Sans doute la conscience de la malédiction qui la frappe — l’éternel retour à la première page de l’existence bornée qu’elle mène dans l’espace des trois cents qui suivent (elle sait tellement qu'elle n'est qu'un être de papier qu'elle passe une bonne partie de l'intrigue à lire le dictionnaire : ça la captive comme un album de photos de famille). Malédiction heureuse, toutefois, pour le lecteur, qui pourra relire, en pleurant de rire, ce roman-malgré-tout, somme de l’art désinvolte et précis d’Echenoz (désenchantement merveilleux du monde et vertiges de la mise à plat sont quelques-unes de ses ressources paradoxales), Echenoz qui ne perd pas une occasion, lui, de creuser cet espace de l’intérieur. (Plaisir spécifique, ici : que l’action se passe de nos jours : Envoyée spéciale (dans le monde contemporain, donc) confère à des mots comme Albator, skinny, clé USB ou Patrick Hernandez une dignité — littéraire, la seule qui vaille ? — qu’ils n’avaient encore pas. Il y a là un effet de réel d’autant plus délectable qu’il accompagne, littéralement, un feu d’artifices.)


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