lundi 25 janvier 2016

Un auteur à l'ouest (carnet de campagne)




La semaine dernière, du lundi au jeudi, je me suis vu répondre à l’invitation du “Prix littéraire des lycéens et apprentis des pays de la Loire”, moyen qu’a trouvé cette région de faire se rencontrer 500 adolescents et 8 écrivains moins frais mais encore jeunes et en tout cas contemporains, sous-catégorie de leurs compatriotes bien mystérieuse pour nombre de ces jeunes gens. La réciproque n’est qu’à moitié vraie : si je dois bien reconnaître que je fréquente peu la dernière génération, il y a quelque chose d’éternel dans l’adolescence et dans la vie scolaire qui m’a rapidement plongé dans des souvenirs familiers et pas si lointains — un quart de siècle, de nos jours, ce n’est rien. 

Jour 1 : Saint-Nazaire 

Avant toute chose, il me faut dire que cette opération — répandre la bonne parole de la littérature française d’aujourd’hui parmi la jeunesse — repose ici sur les épaules d’un homme, le sympathique et même jovial Bernard Martin, fondateur avec sa non moins sympathique épouse Brigitte (qui m’attendait à l’aéroport) des éditions Joca Seria, sises à Nantes : pour voiturer ainsi infatigablement, au volant d’une Mini Cooper, des auteurs sur des routes hivernales à cheval sur quatre départements, pour ne parler que de l’aspect le plus concret de son engagement, il faut avoir la foi ou je ne m’y connais pas. Un lycée privé catholique, Notre-Dame de l’Espérance, était d’ailleurs notre première destination, à la pointe de la Loire-Atlantique et à cinq cents mètres, à vol d’oiseau — nombreux dans les parages — de la rade de Saint-Nazaire. Au programme : deux classes de seconde et, pour votre serviteur, un premier coup de vieux. 
Car disons-le tout net, même si c’est l’évidence : Un jour sans fin n’est pas un film-culte pour qui est né après le 11 septembre. On a dû le leur projeter, et dans l’ensemble, ce n’est pas pour me faire de la peine, ils ont trouvé ça non seulement ringard, mais relou, ça se répète tout le temps, bref, un de ces vieux films barbants qu’on a tous dû voir à l'école un jour ou l’autre. Du coup, qu’un type ait eu l’idée d’écrire tout un livre sur ce machin, comment dire ? Ça les impressionne beaucoup. Paré de ce prestige, j’ai répondu à leurs questions — qu'il fallut un peu leur tirer du nez, leur timidité étant aggravée par la présence d’une autre classe que la leur — moins sur le livre que sur le métier, de celles qu’on pose aux écrivains de toute éternité, semble-t-il : par exemple, est-ce que j’avais l’angoisse de la page blanche ? 



Autre inévitable question : est-ce que mes livres me faisaient vivre ? La bonne réponse eût été “ontologiquement, oui” — mais dans le feu de l’action, je n’envisageai cette question que dans un sens platement économique, et la perplexité fit place dans leur regard à une forme de pitié, nous progressions, l’empathie n’était pas loin : ainsi, nous étions bien d’accord, 10%, quelle arnaque ! Trois mains tout de même se levèrent lorsque Bernard, qui n’a pas froid aux yeux, leur demanda si certains d’entre eux avaient aimé mon livre ; ils étaient quelque chose comme soixante, cela nous faisait donc 5% de lecteurs satisfaits, j’étais dans ma moyenne ; je les aurais volontiers pris dans mes bras, n’était ma réserve naturelle. 



Jour 2 : Le Longeron 

Une classe de première et des élèves de terminale, ceux-là “volontaires”, m’attendaient le lendemain au milieu de nulle part, et cependant à deux pas de la Vendée, à l’autre bout du département : un lycée-manoir en rase campagne, dépendant de la communauté des sœurs de Sainte-Marie de Torfou, où de bonnes familles, ai-je cru comprendre, avaient coutume d’envoyer leurs enfants turbulents au vert, ce n’est plus tellement le cas aujourd’hui. Dans ce road trip-là, la responsable de l’opération à la région, Christine Marzelière, nous accompagnait (nous brisâmes rapidement la glace, elle était fan d’Echenoz). Pour la petite histoire : le professeur de français — m’apprit celle-ci à la cantine, où nous partageâmes sans plus de façons de paradigmatiques coquillettes sauce jambon, face à l’infini d’une campagne déserte — avait été à l’école primaire la voisine de table d’Éric Chevillard (et quelque chose comme sa Némésis : ils se battaient pour la meilleure note). On est plus dégourdi, en première, je commençais sans doute à être plus à l’aise, et l’heure et demie passa avec moins de silences embarrassés que la veille (et cette angoisse de la page blanche, alors ? toujours pas ?). Elle fut pareillement suivie d’un goûter, mais quand à Saint-Nazaire ils n’avaient eu d’yeux que pour les galettes (boudant les fruits confits dont il était resté un tas), ici mes fidèles 5% se sont détournés des gâteaux maison pour venir me parler. C’était sympa. 
Au retour, comme c’était à côté, nous avons fait un détour par Tiffauges, pour y voir les ruines du “Château de Barbe-Bleue” — c’est en ces termes que le conseil général de la Vendée vend aux touristes le lieu des crimes de Gilles de Rais. Il aurait fallu un crépuscule, un orage, des corbeaux, pour frissonner. Nous frissonnions pourtant bel et bien, car il faisait un froid de canard. 



Jour 3 : Perm à Nantes 

J’étais logé dans l’hypercentre, à l’hôtel Pommeraye, à vingt mètres du passage du même nom où Demy tourna Lola ; et mercredi, j’avais quartier libre. J’ai donc erré dans la ville, m’imprégnant de sa mélancolie portuaire — mi-bordelaise mi-lisboète et sans doute complètement nantaise, sous un ciel du même gris que la veille et que l’avant-veille —, de ses perspectives où toujours fuyaient un tramway ou du vide, de ses sons étouffés, pas un plus haut que l’autre, de son humidité à mon corps défendant. L’impression première, et qui durait, était celle d’une certaine douceur, due pour partie aux maisons basses, beaucoup n’ayant que deux étages, et pour une autre partie à l’extrême civilité des automobilistes, fort exotique pour un Marseillais : feu rouge ou pas, qu’il y ait ou non un passage clouté, tous s’arrêtent obligeamment devant vous, et même vous sourient, incroyable. J’ai longé le château des ducs de Bretagne, rêvassé au Jardin des Plantes, abordé la cathédrale Pierre-et-Paul par la place du Maréchal Foch, traversé plusieurs fois l’inexorable place Royale et sa “tristesse raisonnable et profonde” (selon Alain Defossé, dont Bernard, son éditeur, m’avait offert le Retour à la ville le jour de mon arrivée — la description m’a paru juste), snobé l’éléphant sur l’île (l’esthétique bricolo-ludique m’a toujours emmerdé), aimé en revanche la silhouette du “Carrousel des Mondes Marins”. Au milieu de l’après-midi, le ciel s’est enfin dégagé, et j’ai marché d’un pas traînant, vers l’estuaire, à la rencontre du crépuscule, revenant pour finir par le Mémorial de l’Abolition de l’Esclavage et ses noms de caravelles lumineux sertis dans le sol — je me souviens du Phaéton, de la Jeunesse d’Henri, de plusieurs Afriquaines. De nouveau le froid mordait ; alors, muni d’une énorme part d’Armoricain (macaron souple, crème pralinée, amandes grillées, un peu écœurant), je suis revenu dans la chambre 314 : la journée du lendemain promettait d’être intense. 











Pour ma dernière journée dans les pays de la Loire, je devais en gagner le nord, et plutôt deux fois qu’une : d’abord le nord du Maine-et-Loire, puis le nord de la Mayenne. Dès sept heures du matin nous étions sur la route ; bientôt, la température descendit au-dessous de zéro, pour se stabiliser autour de -1. Une brume tenace noyait les lointains. 

Jour 4 : le sourire de Guewen 

Premier arrêt : Château-Gontier. Des secondes et leur professeur battaient la semelle devant la médiathèque flambant neuve de ce gros bourg gris pâle quand nous les rejoignîmes sur les coups de neuf heures et demie, après une pause-café au bar de l’hôtel de ville. Ils m’avaient préparé une surprise : la lecture de trois extraits de mon livre par de petits groupes qui s’en étaient réparti les nombreuses incises, parenthèses et notes de bas de page ; ils avaient bien bossé, ça fusait, je les ai applaudis de bon cœur. Bernard Martin et moi, nous formions maintenant un duo bien rôdé : quand on me demandait d’expliciter l’épuisement de mon titre (je veux dire le mot, car il doit en rester des exemplaires), il sortait de sa manche un édition de poche de la Tentative de Perec. J’attendais, qui ne ratait pas non plus, la question de savoir si j’avais été un bon élève : je savais désormais que ma réponse (nickel jusqu’au collège, glandeur au lycée séchant un cours sur deux, étudiant fantôme n’ayant connu que la cafétéria de la faculté) les mettrait de mon côté, tandis que je guignerais de l’œil le sourire mi-figue mi-raisin du prof, et je ne me privais d’aucun moyen de nous rapprocher. 
Notre dernière étape nous mènerait à Mayenne, dans la Mayenne. La visibilité était toujours moyenne. Une campagne ordonnée et plate défilait, bleue de givre, quelques restes d’une neige récente ornaient les toits orientés au nord. De l’ensemble scolaire Don Bosco — de la maternelle au bac, on n’imagine pas sans effroi toute une enfance au même endroit — je connus d’abord la cantine (et son sempiternel haricot archicuit) puis le CDI, où devait avoir lieu la rencontre avec des premières et des terminales, parmi lesquelles des apprentis. Je sus très vite qu’elle serait à part : une des premières questions, qui m’enchanta — ils m’avaient lu — fut en effet : 
— Et vous, vous croyez au "véritable amour” ? 
La stupeur passée, m’interrogeant vraiment, j’ai bien dû convenir que oui. C’est alors que Guewen entra en scène. Je l’avais remarqué tout de suite, on ne pouvait pas le manquer avec sa cravate rouge (il venait de passer un oral du bac blanc). Il s’était mis au premier rang, en face de moi, Bernard lui avait demandé d’enclencher sa caméra. Et avec lui, aucun silence ne put durer plus de cinq secondes : n’esquissant bientôt plus que le geste de lever la main, il nous signifiait d’un sourire penaud absolument irrésistible qu’il avait encore une question à poser, si personne ne voulait s’y coller. Rien du premier de la classe, tout d’une enthousiaste curiosité. L'opération s'en trouvait justifiée. D’autres élèves — et pas ceux qu’elle croyait, s’étonnera la documentaliste, c’est-à-dire pas ceux réputés plus à l’aise avec les livres — arriveront à se glisser entre ses prises de parole, mais c’était lui le véritable animateur, Bernard n’avait plus rien à faire. Quand les troupes se sont dispersées, il m’a demandé un autographe, “pour enrichir sa collection”, sur une feuille arrachée d’un bloc, comme si j’étais une rock star (c’est comme ça que j’ai su son nom). Avant cela, concluant le débat, celui qui avait voulu savoir mon avis sur l’amour — à droite sur la photo — s’était levé pour m’adresser, au nom de tous les siens, un petit compliment très Troisième République. Je pensais à Jules Ferry, à Don Bosco, aux colonies, au livre que j’emporterais sur une île déserte (objet d’un inlassable intérêt), aux écrivains qui m’avaient influencé (on avait voulu savoir si j’en connaissais, et si nous nous refilions des tuyaux, en cas de panne d’inspiration), à cette fichue angoisse de la page blanche que la terre entière espérait me voir ressentir, au Kouign Amann au beurre de baratte de chez Larnicol que j’emportais dans ma valise et qui me consolerait si angoisse il y avait, à mon rapport au temps dont fatalement j’avais beaucoup parlé, et bien sûr à mes propres années lycée, au bord de l’Arc (c’est une rivière), dans la direction opposée.








4 commentaires:

MF a dit…

Très drôle carnet de campagne, même pas désabusé, l'humour y remédie. Belles photos, avec cette brume autour des souvenirs de lycée mais conclusion radieuse et malicieuse avec la dernière, très sympa... Il faudra les retrouver dans vingt ans..... (mais je n'aurai pas la réponse)
Une seule question, Monsieur l'Écrivain, y a-t-il vraiment encore à Nantes des "passages cloutés", ce qui serait délicieusement rétro.....

PS : MF : changement d'identifiant sur suggestion de PhA

Didier da Silva a dit…

Merci. — Littéralement non, il n'y a pas de passage clouté, bien sûr. Mais je préfère cette expression à "passage piéton", quand bien même les clous ont disparu depuis cinquante ans. Et d'ailleurs un tas de gens l'emploient encore (c'est donc que dans ce cas un clou n'a pas chassé l'autre).

Ambre a dit…

Le jeune homme à "la cravate rouge" aurait (de profil et dans quelques années) un petit air du magnifique James Schuyler.
C'est un régal ce journal. Peut-être aurez-vous suscité auprès de ces élèves l'envie de découvrir vos autres livres.
Les passages "cloutés" en Bretagne sont aussi très respectés par les automobilistes et aussi "sacrés" que la priorité à droite, au grand dam des touristes parisiens qui s'en fichent complètement (des clous et de la priorité). Mmm!

Didier da Silva a dit…

Je n'avais pas remarqué la ressemblance, mais maintenant que vous le dites... espérons qu'il devienne un poète !