lundi 4 mai 2009

À de certains moments intenses

« Oui, je comprenais. Je comprenais qu’on n’y comprenait rien, à tout ça. Depuis pas mal de temps, nous ne faisions que nous débattre dans un rêve. Nous rêvions la guerre et la paix. Jamais l’Histoire n’avait paru aussi loin de ceux qui la font, alors même qu’elle exigeait les participations les plus précises. C’est cela le propre de notre époque : d’avoir profondément désorganisé le réel, de nous avoir fait perdre notre confiance dans les choses et les êtres, dans la constance, la cohésion, la densité des choses et des êtres.
 

Les machines s’en sont mêlé. La T.S.F., le cinéma, le téléphone, le phono : toutes les machines inventées pour nous soustraire aux contacts directs, aux corps à corps avec les hommes et la nature. Toutes d’accord pour opérer une incroyable altération de notre vision de la vie. Autrefois, un homme, quand il était là, c’est qu’il était là : complet, entier, rassemblé. Et de même un événement. Mais aujourd’hui on ne sait plus ce qui est absence, ce qui est présence. On avance en somnambule parmi les apparences, des reflets et des fantômes. L’aventure individuelle et l’aventure collective sont soumises à des transpositions, à des dissociations et à des éparpillements infinis. Voix sans corps, corps sans épaisseurs et sans poids, visages sans dimensions, existences sans dates. Une vie, la vie, c’est devenu des signes sur du papier, des sillons sur la cire, du noir et du blanc sur dix mille écrans, des mots tombant en pluie sur cinquante millions de demeures. Notre destin de chair est absorbé par notre destin d’ombre. Une mythologie puissante, confuse et baroque, naît sur les murs des villes, dans les pages des quotidiens, dans la nuit des cinémas, dans la foule ameutée des meetings. Les mêmes mécaniques publicitaires lancent une marque d’apéritif et propagent les mots d’ordre d’un dictateur. Des visages de boxeurs, de grues, de chefs d’Etat, obsèdent pêle-mêle les mémoires, nourrissent l’exaltation quotidienne. Tout s’égalise, se confond dans la même irréalité émouvante. On ne peut plus distinguer les valeurs, les tailles, les rangs. Staline ou Mussolini participent de la même existence stellaire que Greta Garbo. Un bombardement à Madrid, une grève à Changhaï revêtent le caractère fabuleux d’une irruption de gangsters dans un film de la Fox Movietone.
 

C’est peut-être pour cette raison-là qu’on est tellement perdu dans l’événement. Pour celle-là ou d’autres, d’ailleurs, qu’est-ce que ça fait ? Est-ce que je vais me mettre moi aussi à inventer des explications ? On n’y comprend rien, voilà tout. C’est déjà quelque chose de comprendre qu’on n’y comprend rien, comme mon type de l’autobus. Seule façon de préserver au moins la qualité pathétique de l’Histoire. Elle est aveugle et impénétrable, l’Histoire. On n’a pas à se demander ceci ou cela. On tourne en rond. Il y a les baraques. Il y a les cabinets. Rien que ça. D’un bout du monde à l’autre, d’un bout à l’autre du temps, rien que des hommes qui tournent en rond, gardiens et gardés, qui s’emplissent et qui se vident. Ils ne savent pas pourquoi on les a fichus là. Ils s’imaginent qu’ils payent pour une faute. Que c’est à cause du bon dieu. Ils n’osent pas s’avouer que c’est à cause de rien du tout. Et pourtant c’est bien plus beau ainsi, bien plus terrible. L’Histoire apparaît enfin dans sa gratuité absolue, dans son inconcevable cruauté. On peut se défendre avec des mots, avec des théories. Mais c’est tricher. Beuret triche, quand il parle du sens de la vie. Ça n’a pas de sens, le sens de la vie. Je ne veux pas tricher. Je ne veux pas expliquer. J’ai fait ça toute ma vie. J’en ai assez. Je ne veux plus me défendre contre cette évidence déchirante de l’absurdité. On a construit aussi des philosophies là-dessus. Je sais. Mais j’en ai assez des philosophies. L’absurdité, ça ne se démontre pas, ça ne se raisonne pas, ça ne sert pas à faire des conférences ou des articles dans les revues. On l’éprouve dans tout son être. C’est une révélation vivante qui, à de certains moments intenses, emporte tout. »
 

Georges Hyvernaud, La peau et les os (1948)



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