mercredi 6 mai 2009

En vie dessous


« Il n’y eut pas d’affaires à Osaka ce jour-là, à cause du soleil et de la floraison des arbres. Chacun se rendit à une maison de thé avec ses amis. Je m’y rendis aussi, mais commençai par courir le long d’un boulevard au bord de la rivière, sous prétexte de voir l’Hôtel des Monnaies. Ce n’était qu’un édifice vulgaire de solide granit, d’où l’on jette dans la ciculation les dollars et autres cochonneries du même genre. Tout le long du boulevard les cerisiers, les pêchers et les pruniers, roses, blancs, rouges, joignaient leurs branches et faisaient une ceinture de douce couleur veloutée aussi loin que portait le regard. Les saules pleureurs étaient l’ornement naturel du bord de l’eau, cette orgie de fleurs n’étant qu’une partie des prodigalités du printemps. L’Hôtel des Monnaies peut fabriquer cent mille dollars par jour, mais tout l’argent en sa garde ne ramènera pas les trois semaines de la fleur de pêcher qui, plus encore que le chrysanthème, est la couronne et la gloire du Japon. Grâce à quelque action d’un mérite supérieur accomplie dans une vie passée, il me fut donné de tomber au beau milieu de ces trois semaines-là. 
[…] 
Je contemplais le soleil de l’après-midi sur les arbres et la ville, les changements et les jeux de couleur dans les rues de cerisiers encombrées de monde, et je chantonnais intérieurement parce que le ciel était bleu et que j’étais en vie dessous avec une paire d’yeux dans la tête. » 

Rudyard Kipling, Lettres du Japon (1888)



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