jeudi 7 mai 2009

En cet aimable pays





Ces Lettres du Japon sont vraiment délicieuses. Tout émerveille le jeune Kipling, qui ne cesse de se sentir “beaucoup plus heureux qu’il n’est licite de l’être pour un homme” ; en 1888, on pouvait croire sans se forcer au Japon des estampes et des contes, le réel n'élevait encore que de timides contradictions ; et Rudyard de s'abandonner sans vergogne à de charmantes rêveries. Il faudrait tout citer, il faudra tout quitter ; voici encore une page.



 

« Nous nous en allâmes vers d’autres parties du temple, poursuivis par le chœur des dévots jusqu’à ce que nous fussions hors de portée de voix dans un Éden de paravents. Il y a deux ou trois cents ans, vivait là un peintre du nom de Kano. Le temple de Chion-in l’engagea à embellir les murs des chambres. Comme un mur est un paravent, et qu’un paravent est un mur, Kano, de la Royal Academy, eut un certain travail. Mais il fut aidé par des élèves et des imitateurs, et finit par laisser quelques centaines de paravents qui sont autant de tableaux achevés [...] Le grand Kano a dessiné des faisans transis, groupés ensemble sur la branche couverte de neige d’un pin ; ou bien un paon, en son orgueil, déployant sa queue pour faire les délices de sa gent femelle ; ou une orgie de chrysanthèmes débordant d’un vase ; ou des figures de campagnards usés par le travail, rentrant du marché ; ou une scène de chasse au pied du Fujiyama. Le charpentier, tout aussi grand artiste, qui a bâti le temple, a encadré chaque peinture avec une précision absolue sous un plafond qui est un miracle d’invention, et le temps, le plus grand artiste des trois, a retouché l’or de telle sorte qu’il est devenu de l’ambre, le bois du miel sombre, et la surface brillante du laque une eau profonde, superbe et presque transparente. Telle une chambre, telles toutes les autres […] 



Des artistes moindres avaient travaillé avec Kano le Magnifique. Ceux-ci avaient été autorisés à poser leurs pinceaux sur des panneaux de bois dans les vérandas extérieures, et ils s’étaient donné consciencieusement du mal. Ce ne fut que lorsque le guide eut attiré mon attention sur elles que je découvris un tas d’esquisses monochromes tout au bas des portes des vérandas. Un iris brisé par la chute d’une branche que vient d’arracher un singe hargneux ; une brindille de bambou inclinée sous le vent qui fronce un lac ; un guerrier du temps passé en embuscade dans un fourré pour guetter son ennemi, la main sur le sabre, et les lèvres pincées sous l’effet d’une concentration intense, furent parmi les notes nombreuses que mon œil rencontra. Combien de temps, pensez-vous, durerait sans détérioration un dessin à la sépia au milieu de notre civilisation, s’il était mis sur le panneau d’un bas de porte ou le lambris d’un passage de cuisine ? En cet aimable pays, pourtant, un homme n’a qu’à se baisser pour écrire son nom sur la simple poussière, certain que, si l’écriture est d’un habile modelé, les enfants de ses enfants le laisseront respectueusement durer. »




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