lundi 11 mai 2009

Une maladie de la matière


Gabriel de Lautrec (1867-1938) était vicomte, “d’une branche éloignée de la famille des comtes de Toulouse”, portait un monocle et fumait le cigare, enseignait au lycée le grec et le latin. Il fit ses débuts à Paris à la fin des années 1880. Adoubé par Alphonse Allais, sacré Prince des humoristes en 1920, il avait reçu dans son salon Lorrain, Bofa, Toulet ou Wilde, fut un proche de Verlaine dont il veilla le corps. Il traduisit Mark Twain sur les conseils de Marcel Schwob, abusa du haschich et de l’alcool. Surtout il écrivit, au tournant du siècle, plus de deux cents contes, drolatiques ou fantastiques, pour des journaux comme Le Chat noir, La Revue blanche, La Vie drôle. Il en rassembla vingt-sept en 1922, sous un titre emprunté à Poe : La Vengeance du portrait ovale (réédité en 1997 dans la collection "L'Alambic" d'Éric Dussert, duquel je tire toute ma science). La superbe page que voici est tirée d’un non moins superbe conte dédié à Henri de Régnier et intitulé Cauchemar, trop long hélas pour que je le donne en entier.

 


 

« Il y a des hommes qu’à leur naissance, une fée, peut-être méchante, mais dont le sourire est persuasif, emporte pour les enfermer dans le palais des enchantements. Quelle rose mortelle que la pensée ! Et quelle souffrance chez ceux que son parfum grise ! Leur sentimentalité, comme leur réflexion, s’exaspère à des chocs trop nombreux et trop différents. Cet étonnement de la vie, comme d’un vin nouveau, dure de longues années, et parfois toute la vie. Et leur intelligence n’est qu’une lueur abritée du vent au creux de la main, qui ne les défend de se heurter, tous les trois pas, à quelque mur.

Car il n’y a pas de route durable. Toute idée que l’on suit jusqu’au bout arrive à l’absurde ou au néant. Heureux les philosophes qui supposent les problèmes résolus par cette déclaration qu’il n’y a point de problèmes ! Plus heureux ceux qui, d’un cœur léger, acceptent gaillardement les antinomies, et se réjouissent que l’on puisse affirmer le contraire de tout, ce qui prouve que les vérités sont nombreuses, et travaillent sans défaillance à construire le temple de leur ignorance, soutenu par des colonnes alternativement blanches et noires, tirant grand espoir, pour la solidité de l’édifice, de cette diversité de couleur ! Plus heureux enfin ceux qui renoncent à inventer des systèmes, et s’accommodent pour vivre de quelques apparences de vérité que la foule se passe de main en main, comme de fausses pièces de monnaie dont le cours serait forcé. Il faut accepter la vie sans l’interroger, et s’écarter de la pensée avec un soin jaloux. D’ailleurs, qui prouve que la pensée n’est pas une maladie de la matière, comme la perle, malgré sa beauté ?

La vie ne peut subsister que grâce à l’insouciance. C’est une sorte de conspiration. La race humaine est pareille à un voyageur qui marche le long d’un gouffre où il lui est interdit de jeter les yeux, à peine d’être attiré par la profondeur. Il ne peut non plus lever les regards vers le ciel qui s’étoile sur sa tête, car le moindre faux pas serait fatal. Pascal a vécu dans cette terreur, également angoissé au bord d’un pont sur la Seine, comme au bord de l’infini mathématique. Les pensées, comme les gestes, refusent de se pencher du haut de la tour. »




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