vendredi 22 mai 2009

Regarde-moi ce pauvre type




Achevé hier Slasptick (1960), les mémoires de Joseph Frank "Buster" ("Gros malin", le surnom lui fut donné quand il avait six mois par Houdini, le magicien) Keaton. Sacré bonhomme et sacrée vie. Voici deux extraits : le premier concerne ses débuts sur les planches, en 1899, dans la troupe familiale, le second est une petite leçon de comique à propos d’un de ses films les plus célèbres. 

« C’est à cette époque que notre numéro gagna la réputation d’être le plus violent du music-hall (1). Cela résultait d’une série d’expériences curieuses auxquelles Pop se livra sur ma personne. Il commença par me porter en scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l’habitude de me lancer d’un bout à l’autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d’orchestre, où j’atterrissais dans la grosse caisse. 

Les spectateurs étaient stupéfaits parce que je ne criais ni ne pleurais. Rien de mystérieux là-dedans. Je ne pleurais pas parce que ça ne me faisait aucun mal. Tous les jeunes enfants adorent être rudoyés par leur père. Ils sont également des acrobates et cascadeurs-nés. Comme, en plus, j’étais un vrai cabotin, les bosses et les égratignures que je pouvais attraper étaient aussitôt soignées et guéries par les rires et les applaudissements du public. Encore un détail : quand un gosse tombe, il ne tombe pas de très haut. J’imagine qu’un psychologue qualifierait mon cas d’auto-hypnose… 
Avant même d’avoir atteint l’altitude de trois pommes, on m’avait surnommé “la serpillière humaine”. L’une des premières choses que je remarquai alors fut que, chaque fois que je souriais ou laissais entrevoir au public à quel point je m’amusais, les rires étaient moins forts que d’habitude. 
Je crois que les gens ne s’attendent pas à ce que quiconque utilisé comme serpillière, chiffon à poussière, sac de patates ou ballon de foot puisse adorer tout ce qu’on lui fait subir. Ce fut donc délibérément que je pris un air misérable, humilié, craintif et résigné, et ce jusqu’à l’égarement. Certains comiques peuvent faire rire en riant de leurs propres gags. Pas moi. Aucun spectacteur ne l’admettrait. Et ça me convient très bien. Toute ma vie durant, j’ai été au comble du bonheur quand j’entendais un spectateur dire à son voisin : “Regarde-moi ce pauvre type !” » 

(1) À tel point qu'une ligue de vertu new-yorkaise obtint que les Trois Keaton (Buster, Pop et Mom (qui jouait du saxophone)) soient interdits de scène et condamnés à une amende pour maltraitance et cruauté : "Je ne crois pas qu'aucun acteur enfant ait essuyé plus de tentatives de rédemption que le malheureux petit Buster." 



« ... Mais le gag qui fit “flop” était mon préféré et avait coûté très cher. Après l’avoir imaginé, je fis fabriquer par les accessoiristes 1200 poissons en caoutchouc de 15 centimètres, lesquels furent suspendus à des fils invisibles. Pour les faire évoluer devant l’objectif, on utilisa une grosse machine ressemblant à une rotative de presse. Nous obtenions ainsi l’effet d’un banc de poissons entraîné par un courant sous-marin. Là dessus arrivait un gros poisson qui ne parvenait pas à couper le cortège. Pour lui venir en aide, je saisissais une étoile de mer accrochée à un rocher, l’attachais sur ma poitrine et commençais à régler la circulation piscicole comme un sergent de ville. Je lève la main : le banc de poissons s’immobilise, le gros poisson traverse, puis je redonne le feu vert au banc de sardines. 


D’après moi, c’était l’un des meilleurs gags visuels que j’aie jamais trouvés et je continue d’en être convaincu. Il fut inséré dans la bande annonce du Navigator, et le public hurla de rire. Mais quand le film entier fut projeté en avant-première à Long Beach, mon gag aquatique tomba à l’eau. Le même échec se reproduisit à la preview de Riverside, puis dans d’autres localités. 
Il nous fallut un bon bout de temps pour comprendre pourquoi cet excellent gag tombait en quenouille. L’un de mes gagmen, Clyde Bruckman, fut si déprimé qu’il cessa pratiquement de boire ! Il y a toujours une raison pour que le public renâcle devant un effet comique garanti irrésistible. J’ai d’abord pensé que les spectateurs s’étaient trop intéressés au truquage lui-même pour être amusés. Or, c’était tout autre chose, puisque, dans la bande-annonce, tout le monde explosait de rire. Ceci me donna enfin une réponse satisfaisante. Le public qui voyait le film en son entier acceptait les autres gags, car ils étaient en situation et n'empêchaient pas le héros de sauver la jeune première. Mais quand je me mettais à jouer les flics de la circulation sous-marine, j’interrompais mon sauvetage pour faire quelque chose de totalement gratuit, abandonnant pour un temps précieux l’héroïne à son triste sort. 
Je coupai le gag : c’était la seule solution. Quelques-uns de mes collaborateurs pensèrent que le gag ratait parce qu’il était trop sophistiqué mais je demeure persuadé d’avoir raison : le héros n’a pas le droit de musarder quand une jeune fille est en péril. »



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