vendredi 12 septembre 2008

Des gens simples comme nous




Il n’est pas loin de midi. En chemin, tandis que nous marchons d’un pas allègre, je dis enfin à Robert (cela me démange depuis longtemps mais je voulais attendre le moment propice de manière à ne pas le choquer) que sa soeur Lisa, hospitalisée à Berne dans un état désespéré, a formulé le voeu que Robert lui rende visite en ma compagnie. Elle désire voir une dernière fois son frère avant de mourir. Il proteste aussitôt avec une extrême vigueur : “Eh, mais qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ! Je ne peux et ne veux plus mettre les pieds à Berne après en avoir été pratiquement chassé. C’est une question de point d’honneur. Et puis je suis à présent rivé à Herisau ; j’y ai des devoirs quotidiens que je ne veux en aucun cas négliger. Surtout ne pas me faire remarquer, ne pas troubler l’ordre de l’hospice ! Je ne peux pas me le permettre... Et puis, vous savez : je suis sourd à ce genre de désirs sentimentaux. Ne suis-je pas malade, moi aussi ? N’ai-je pas besoin de ma tranquillité ? En pareil cas, le mieux est de rester tout seul. Je n’ai pas voulu autre chose lorsqu’on m’a interné à l’hôpital. Des gens simples comme nous doivent se tenir aussi tranquilles que possible dans une telle situation. Et je devrais à présent cavaler avec vous jusqu’à Berne ? Vous voudriez que j’aie honte ? Nous serions là, plantés comme deux piquets devant la pauvre Lisa, avec pour seul résultat de la faire encore éventuellement pleurer. Non, non, j’aime beaucoup Lisa mais je ne suis pas disposé à céder à ce genre de sensiblerie féminine ! Il convient que nous nous promenions ; vous n’êtes pas de cet avis ?” — Moi : “Mais Lisa va mal, très mal. Peut-être ne la reverrez-vous jamais... !” — “Eh bien, nous ne nous reverrons donc jamais. Tel est le destin des êtres humains. Je devrai mourir seul, un jour, moi aussi.” 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser (1977)



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