mardi 16 septembre 2008

Il semble qu’il n’y ait pas de remède





« Cette prédilection inchangée pour Hebel, Keller et Walser m’a inspiré l’idée de leur rendre hommage avant qu’il ne soit peut-être trop tard. D’autres circonstances ont fait que sont venus s’y rajouter Rousseau et Mörike, dont il s’est avéré qu’ils ne déparaient pas l’ensemble. Le recueil couvre à présent une période de presque deux cents ans, et l’on remarquera que sur cette longue période le trouble du comportement a fort peu changé, qui pousse à transformer en mots tout ce qu’on éprouve et, avec une sûreté surprenante, à passer à côté de la vie. Ce qui m’a le plus étonné, dans les considérations que j’ai pu faire à ce sujet, c’est la terrible opiniâtreté des hommes de lettres. Il semble qu’il n’y ait pas de remède au vice de l’écriture ; ceux qui y ont succombé continuent de s’y adonner même lorsque l’envie d’écrire les a quittés depuis longtemps, même lorsqu’ils sont arrivés à l’âge critique où l’on court le risque, ainsi que le note Keller à l’occasion, de sombrer du jour au lendemain dans le crétinisme, même lorsqu’on n’aspire plus à rien d’autre qu’à pouvoir enfin arrêter le mouvement des rouages dans sa tête. Rousseau, qui, réfugié sur l’île de Saint-Pierre — il a alors cinquante-trois ans —, voudrait déjà s’arrêter de sans cesse réfléchir, continuera d’écrire jusqu’à sa mort. Mörike apporte des retouches à son roman alors que cela n’en vaut plus la peine depuis bien longtemps. Keller démissionne de ses fonctions à cinquante-six ans pour se consacrer entièrement à la littérature et Walser ne peut se délivrer de la contrainte d’écrire qu’en se mettant pour ainsi dire lui-même sous tutelle. A considérer la rudesse de cette décision, il m’est apparu extrêmement émouvant d’entendre, il y a quelques mois, dans un film réalisé par la télévision française, un ancien gardien de l’asile d’Herisau nommé Josef Wehrle déclarer que Walser, bien qu’il se fût totalement détourné de la littérature, avait toujours dans la poche de son gilet un reste de crayon et des bouts de papier prédécoupés sur lesquels il n’était pas rare qu’il note ceci ou cela. Mais dès qu’il se croyait observé, poursuivait Wehrle, il s’empressait de faire disparaître le tout comme s’il avait été surpris en train de faire quelque chose d’interdit ou même d’inavouable. Ecrire est de toute évidence une activité dont on ne se défait pas aussi facilement, même quand elle vous est devenue détestable ou impossible. Du point de vue de celui qui écrit, il n’est presque pas d’arguments à avancer pour sa défense, tant elle est peu gratifiante. 

Peut-être serait-il réellement mieux de se contenter d’écrire, comme Keller en avait l’intention à l’origine, un petit roman sur la carrière tragiquement avortée d’un jeune artiste, avec une fin qui aurait la noirceur du cyprès et ensevelirait tout, puis de poser la plume. Les lecteurs, il est vrai, y perdraient beaucoup, car les pauvres écrivains prisonniers de leur monde de mots leur ouvrent parfois des perspectives d’une beauté et d’une intensité que la vie elle-même n’est guère en mesure de leur faire connaître. »

 

W. G. Sebald, Avant-propos des Séjours à la campagne (1998)



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