samedi 13 septembre 2008

S'il faut rire ou pleurer



“La musique devrait être réservée aux couches supérieures. En grande quantité, elle a des effets crétinisants sur la masse. Aujourd’hui, on la sert déjà dans chaque pissoir. Mais l’art doit rester un présent rare, quelque chose à quoi les petites gens puissent aspirer comme au ciel. Il ne faut pas que l’artiste se complaise dans le cloaque. C’est une erreur, outre que c’est d’un mauvais goût effroyable. Sympathie, grâce, élévation sont les éléments dont l’art ne saurait se passer. — En ce qui me concerne, la musique ne me manque pas tant que je suis dans mon état normal. Je lui préfère une conversation amicale. Mais à Berne, à l’époque où j’étais amoureux de deux serveuses, j’avais la nostalgie de la musique et lui courais après comme un possédé.”


 

À côté de l’établissement thermal Jakobsbad se dresse une bâtisse baroque qui fait penser à un cloître, probablement un asile de vieillards. Moi : “On entre pour voir ?” — Robert : “C’est sûrement beaucoup plus joli de l’extérieur. Il ne faut pas chercher à percer tous les secrets. C’est une conviction qui m’a guidé ma vie durant. N’est-il pas merveilleux que tant de choses, au cours de notre existence, demeurent mystérieuses et inaccessibles, comme cachées derrière des murs couverts de lierre ? Cela leur donne un charme indicible mais qui se perd chaque jour davantage. Aujourd’hui, tout est devenu objet de convoitise, de brutale prise de possession.”

 




Pour finir, nous allons dans une pâtisserie où il prend un plaisir non dissimulé à dévorer six tartelettes à la file. Faisant sans doute allusion à sa maladie, il déclare au moment où nous prenons congé l’un de l’autre : “Il faut aussi qu’il y ait des désagréments dans la vie d’un homme afin que le beau se détache dans toute sa plasticité de ce qui n’est pas beau. Les soucis sont nos meilleurs éducateurs.”


 
À ma surprise, il se met à parler en chemin de son séjour à l‘hôpital : “Je me plaisais beaucoup dans ma chambre de malade. Rester couché comme un arbre abattu, sans avoir à bouger le petit doigt. Tous les désirs s’endorment comme des enfants las de jouer. On se sent comme dans un monastère ou comme dans l’antichambre de la mort. Pourquoi me laisser opérer ? J’étais assez bien comme cela. Il n’y avait guère que lorsqu’on servait à manger aux autres malades et pas à moi que je l’avais mauvaise. Mais cette réaction également tendait à s’estomper. — Je suis convaincu qu’Hölderlin, durant les trente dernières années de sa vie, n’était pas si malheureux que les professeurs de littérature se plaisent à nous le dépeindre. Pouvoir rêvasser tranquillement dans un coin sans avoir constamment des devoirs à remplir, ce n’est certes pas un martyr. Sauf que les gens croient que c’en est un !”


 

Il parle du réconfort que vous procure la “maîtrise drôlatique” d’un Charles Dickens ou d’un Gottfried Keller à la lecture desquels on se demande toujours s’il faut rire ou pleurer. Il s’agit là, selon lui, d’un signe distinctif du génie. J’interviens : “Quand on lit du Walser, c’est aussi très exactement ce que l’on se demande.” Il s’arrête brusquement sur la chaussée et déclare d’un air grave, presque consterné : “Non, non ! Je dois vous prier instamment de ne plus jamais citer mon nom à la suite de celui de maîtres de cette envergure. Ni même de le chuchoter. J’ai envie de disparaître sous terre, comprenez-vous, lorsque mon nom est cité en pareille société.”


 



Le ciel est sans nuages, ce matin, le froid coupant. Dans le hall de la gare, nous nous demandons où aller aujourd’hui. Robert, sans pardessus, mains et joues d’un rouge bleuté, le menton hérissé de poils blancs, me demande d’un air mi-figue mi-raisin : “Vous avez concocté un programme en cours de route ?” — “Pas du tout !” — “Qu’est-ce que vous diriez d’Appenzell ? Non, ce serait trop pour aujourd’hui ! Voulez-vous que nous allions dans les hauteurs ? Ou alors, à Saint Gall ?” — Moi : “Vous avez envie d’aller en ville ?” — “A vrai dire, oui !” — “Dans ce cas, en avant !” — Robert, après quelques pas : “Ralentissons, voulez-vous ? Ne courons pas après la beauté. Qu’elle nous accompagne plutôt, comme une mère qui marche à côté de ses enfants.”

 



Il réagit vivement, comme sous la morsure d’un serpent, quand je lui dis : “Comment pouvez-vous parler de vous comme d’un écrivain raté ? Le succès se mesure-t-il donc au poids des ouvrages produits par un poète ? Si vous saviez combien de gens, aujourd’hui encore, parlent avec enthousiasme de vos livres !” — “Silence, silence !” l’entends-je gémir dans le brouillard. “Comment pouvez-vous dire des choses pareilles ! Vous n’espérez tout de même pas que je vais croire à vos pieux mensonges !” Au même instant, un cavalier passe au galop sur un gros cheval — peut-être le vétérinaire de la commune — et disparaît rapidement tel un fantôme.
 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser



Aucun commentaire: