mercredi 24 septembre 2008

Leader taciturne




« Il existe un disque de John Coltrane, enregistré avec son quartette dans un club new-yorkais. Dans l’un des morceaux, le pianiste, le bassiste, le batteur ménagent une brève introduction destinée à préparer l’envol du saxophone. Coltrane reste muet. Les musiciens continuent, manifestement déconcertés par ce caprice, d’autant qu’il s’agit d’un morceau familier de leur répertoire, où ils peuvent facilement prévoir leurs réactions réciproques, où l’improvisation n’intervient d’ordinaire qu’un peu plus tard. Ils brodent, Elvin Jones s’offre un solo puis, ayant musardé, tous trois rejouent une phrase qui ne peut pas ne pas introduire le ténor. Le silence se poursuit. L’enregistrement même donne le sentiment physique de cette béance, de la surprise des trois musiciens qui, on le parierait, regardent Coltrane impassible. Pendant dix minutes, ce n’est qu’une suite de préludes, de situations propices à l’entrée du leader, si vite enchaînés qu’il n’y a plus un instant, une note qui ne soit en suspens, qui ne le réclame. La salle participe à cette attente, crie “Coltrane, Coltrane !” et Coltrane, son saxophone à la main, pesant sur la bretelle, ne bouge pas. Peut-être le porte-il à sa bouche, éveillant un espoir aussitôt déçu. 
D’après les bruits de fond, les mouvements sonores qui parcourent l’assistance, les figures même qu’inventent les trois autres musiciens, on peut imaginer les attitudes, l’expression du leader taciturne. Occupés à la fois à préparer l’entrée la plus sensationnelle et à profiter de cette éclipse pour faire valoir leurs talents de solistes, Elvin Jones, McCoy Tyner et Jimmy Garrison rivalisent de trouvailles et, à qui a entendu ce morceau, il est impossible de croire que l’économie en a été préméditée, que leur étonnement ne va pas croissant. Après dix minutes, tous trois mettent insensiblement fin à cette suite ininterrompue d’introductions et décident, on le sent bien à la manière dont McCoy ouvre son solo, de faire de la musique tout seuls. Par un revirement qui peut paraître à son tour un hommage et un défi à Coltrane, ils ferment toutes les issues de leur discours. Celui-ci devient alors aussi clos qu’il était ouvert quelques instants auparavant. Toute l’invention qui appelait l’irruption du soliste s’emploie à l’interdire, à surveiller les interstices par où il pourrait se glisser. A la sollicitation insistante et imaginative succède une autarcie qui n’exige d’eux pas moins d’imagination mais plus de vigilance. Et, au milieu de ce flux musical tout entier acharné à l’exclure, Coltrane finit par entrer, par lancer une seule phrase, immense, d’une déchirante beauté, une de ces phrases qui, plus qu’elles ne seraient définies par eux, permettraient de définir les mots d’ampleur, de plénitude, d’envol. Toute l’intuition des autres leur dicte alors de superposer à cette phrase unique un cataclysme sonore qui, sans la couvrir, met une fin péremptoire au morceau, dans un frémissement de cymbales coupé net au moment où Coltrane s’arrête, à bout de souffle. » 

Emmanuel Carrère, L’Amie du jaguar, p. 155-156



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