mercredi 10 septembre 2008

Quelque chose de las de vivre


Pièce en chambre 

Je connais un écrivain qui, après s’être vainement évertué pendant plusieurs semaines à trouver un sujet convenable, finit par avoir la plaisante idée d’entreprendre un voyage exploratoire sous son lit. Le résultat de cette expédition téméraire et périlleuse fut cependant, ainsi que n’importe qui eût pu le lui prédire en le voyant faire, égal à zéro. 



Désappointé et découragé, notre aventurier dut se relever du parquet sur lequel il s’était jeté, non sans le regret assez cuisant de n’avoir déniché aucun sujet de texte intéressant et digne de ce nom. “Que faire, à présent, et comment diable assurer mon maigre et frugal pain quotidien ?” se demandait-il, dévoré d’inquiètude et d’appréhension. Et comme il se creusait ainsi la tête pour trouver une issue aux ténèbres mentales qui l’environnaient, il découvrit soudain juste sous son nez un spectacle si singulier, si captivant, que de sa vie il n’eût osé rêver pareille aubaine. En effet, sur la cloison, qui était grise, noire et tachée de moisi, pointait un vieux clou rouillé auquel était suspendu un parapluie. “Que vois-je”, s’écria d’une voix sonore et joyeuse l’écrivain tout réjoui, “mais c’est incroyable. Par l’immortalité de mon âme : j’ai déniché le thème le plus beau et le plus profond.” 


Sans réfléchir une seule minute, ni prendre le temps de fourrager consciencieusement dans ses cheveux, ainsi qu’il aimait tant à le faire avant de se mettre au travail, il alla droit à sa table à écrire, s’assit, prit la plume et plein d’ardeur, griffonna à la hâte les lignes suivantes : “J’ai vu une chose inouïe, une chose, à sa manière, magnifique. Je n’ai pas eu à chercher loin. La pièce se jouait tout près. J’étais dans ma chambre, plongé dans mes pensées. Tout à coup j’ai aperçu quelque chose de las de vivre qui était accroché à quelque chose de rassasié de jours. C’était un vieux clou fatigué, déjà presque à moitié tombé de son trou, qui ne le retenait pas bien, et à ce clou, pendait un vieux parapluie usé, presque aussi vieux.
 De voir une vieillerie minable cramponnée à une autre vieillerie minable, de voir et d’observer une caducité accrochée à l’autre caducité, tels deux mendiants qui, prêts à mourir d’une minute à l’autre, s’étreignent dans un désert glacé et sans espoir afin de tomber étroitement enlacés. De voir comment un faible dans sa faiblesse soutenait un autre faible avant de s’effondrer lui-même dans un épuisement total, de voir ce malheureux dans son pitoyable malheur, offrir encore à l’autre malheureux son soutien dérisoire, ne fût-ce que jusqu’à son propre et complet effondrement : voilà qui m’a profondément ému et bouleversé, et je n’ai pas voulu tarder à le noter ici.” L’écrivain s’arrêta. Pendant qu’il écrivait, sa main s’était raidie de froid ; car il n’avait pas de quoi chauffer sa chambre. Dehors, un vent glacé de décembre balayait les rues de la capitale. Notre écrivain considéra longuement, mécaniquement, ce qu’il venait d’écrire, appuya sa tête sur sa main et soupira. 

Robert Walser, Vie de poète (1917) 






Après un silence : “Le talent poétique le plus remarquable est souvent celui qui se passe de toute action et se déploie dans le cadre étroit d’un milieu régional. Je me méfie d’emblée des écrivains qui excellent dans l’action et n’ont pas assez du monde entier pour mettre en scène leurs personnages. Les choses du quotidien sont assez belles et riches pour qu’on puisse en tirer des étincelles poétiques.”
 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser (1977)



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