jeudi 25 septembre 2008

Présente et incarnée




[Schumann, Le Paradis et la Péri, n°8]



« Car la musique est un plaisir intellectuel ou un plaisir sensuel suivant le tempérament de celui qui l’écoute […] La plupart des gens commettent l’erreur de supposer que c’est l’oreille qui les met en communication avec la musique et que, par conséquent, ils en subissent les effets de manière purement passive. Mais il n’en est rien ; c’est par la réaction de l’esprit aux indications de l’oreille (la matière venant par les sens, la forme venant de l’esprit) que le plaisir s’élabore ; et voilà comment il se fait que des gens doués d’une oreille également bonne diffèrent tant à cet égard. Or l’opium, en accroissant considérablement l’activité générale de l’esprit, accroît nécessairement ce mode particulier d’activité qui nous permet d’échafauder, à partir des matériaux bruts des sons organiques, un plaisir intellectuel élaboré. “Mais, me dit un ami, une succession de sons musicaux, c’est pour moi comme autant de caractères arabes, je ne puis y attacher aucune idée. ― Des idées, mon bon monsieur ! elles n’ont que faire ici : la seule espèce d’idées que l’on puisse rencontrer en pareil cas s’exprime en termes de sentiments.”
Mais c’est là un sujet étranger à mon présent propos : il suffit de dire qu’un choeur d’harmonie élaborée, par exemple, déployait devant moi ainsi que dans une tapisserie toute ma vie passée, non comme évoquée par un effort de mémoire, mais comme présente et incarnée dans la musique ; non plus douloureuse à contempler, mais ses détails accidentels abolis ou fondus dans quelque abstraction brumeuse ; et ses passions exaltées, spiritualisées et sublimées. Tout cela, on pouvait l’avoir pour cinq shillings. » 


Thomas de Quincey, Les confessions d’un mangeur d’opium anglais (1822) 

traduction (1962) de Pierre Leyris


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