dimanche 11 janvier 2009

Combien il lui manque






Il était sept heures, la nuit plutôt douce, je faisais la queue au petit Casino. Ça n’avançait pas, je penchai la tête : à droite l’épicière formidable comptait d’un air maussade un énorme tas de piécettes, à gauche un homme affreux à voir tressautait comme un épileptique, les mains appuyées au comptoir — petit, maigre, bossu, mal rasé, édenté, basané, en jogging. Il n’avait pas d’âge — et pas assez d’argent, déclara l’épicière après un très long temps ― enfin, ce qui semble l'être quand on attend chez l’épicier. Trois personnes, les plus proches de la caisse, s’écrièrent alors simultanément : 
― Combien il lui manque ? 

Avec un empressement exaspéré qui me parut comique.

― Un euro, répondit l’épicière.

Mais l’homme ne comprenait pas bien ce qui se passait. Ses convulsions, lorsqu’il s'écarta du comptoir, apparurent dans toute leur violence. Sa voix était pâteuse et véhémente, conquise de haute lutte sur les spasmes du corps. L’épicière s’inquiétait, ces sachets sont fragiles, vous feriez mieux de le porter comme ça, il s’éloignait déjà. Et puis, sur le seuil, il s’est retourné d’un seul bloc, pour lancer, en souriant comme il pouvait, un au revoir sonore, collectif, sur le même ton, absolument, qu’un petit enfant, un au revoir plein de joie et de confiance, comme prononcé en pyjama du haut d’un escalier, qui m’a brusquement donné envie de pleurer ; mais je n’en ai rien fait, mon tour venait.




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