vendredi 9 octobre 2015

Une infidélité du jeune Berg





Aujourd’hui, ma chérie, je t’ai été infidèle pour la première fois. Il faut que tu saches que j’ai une tout autre conception de la fidélité que la plupart des gens. Pour moi, la fidélité à un être est un sentiment, un état qui jamais n’abandonne celui qui aime, qui le suit comme son ombre, qui est devenu partie intégrante de sa personnalité — l’impression de n’être jamais seul, de s’appuyer sur lui ou de le soutenir toujours — en un mot, l’impression de ne pas exister sans l’être aimé en tant qu’entité unique et indépendante. C’est dans ce sens-là que je t’ai été aujourd’hui infidèle ! C’est arrivé dans le Finale de la symphonie de Mahler, tandis que j’éprouvais peu à peu le sentiment d’être arraché à ce monde, comme s’il n’existait plus rien que cette musique et que moi qui m’en délectais ! Et lorsque, écrasante et exaltante, elle s’est achevée, j’ai senti tout à coup une douce morsure. Une voix, en moi, a crié : “Et Helene ?” C’est alors que j’ai dû reconnaître que je t’avais été infidèle et c’est pourquoi je te demande pardon ! 

Alban Berg, lettre à Helene Nahowski, le 25 novembre 1907 
[cité par Henry-Louis de Lagrange in Gustav Mahler III. Le génie foudroyé]



3 commentaires:

X a dit…

Quel beau début de journée avec ce Finale!
Sans ces "infidélités", nous ne pourrions tout simplement pas vivre et notre amour n'y survivrait pas. Enfin, je crois.

PS : comment va Nagui?

Ambre a dit…

Quand les mots bouleversent parfois autant que la musique...
Magnifique.

Didier da Silva a dit…

Comme un charme.