dimanche 7 septembre 2014

À l'éternité la figure




« Le lendemain, il est reçu par Mrs Powers, que le projet de sa fille a toujours épouvantée et qui l'est plus encore lorsque Edgar lui assure que de cette union dépend sa vie ici-bas et pour l'éternité. Ses déclarations passionnées résonnent à travers toute la maison, il ne se contrôle plus. "Je n'ai jamais rien entendu d'aussi terrible, écrira plus tard Hélène, de terrible qui allait jusqu'au sublime." Le jeune avocat et littérateur William Pabodie, ami et voisin de la famille, est appelé en renfort : soucieux de l'état du poète, il fait venir un médecin, le Dr Oakie, lequel diagnostique une fièvre cérébrale et prescrit un repos immédiat. La veille, 8 novembre [1848], un admirateur inconnu, client de l'hôtel Earl House, qui a connu Edgar Poe dans le hall, ou peut-être au bar, l'a traîné chez un photographe — on dit alors un daguerréotypiste — intéressé par l'écrivain célèbre. Alors, entre la prise de laudanum et les fiançailles hypothétiques, Edgar se laisse faire et pose pour offrir à l'éternité la figure de son délabrement. C'est le célèbre daguerréotype Ultima Thulé, nom dont Hélène baptisa le portrait d'un homme au bord des ultimes limites et dont l'expression asymétrique indique un début de paralysie faciale. » 

Georges Walter, Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain (1991), p. 435 
(éd. Phébus libretto, 1998)





[Son dernier portrait, dit daguerréotype Thompson
date de la fin septembre 1849, quelques jours avant sa mort
lamentable et mystérieuse]


« Au milieu de la cacophonie universelle, tirer de soi deux ou trois notes justes, en échange d'une vie de chien, voilà tout ce que peut espérer le poète ici-bas […] Le reste n'est qu'anecdote : qu'il ait craché sur la foule tout en lui demandant la gloire et qu'il se se soit traîné au pied de cette maîtresse, détestée de ne lui donner qu'une œillade au lieu de la place légitime dans ses bras ; anecdote aussi, que le petit garçon bien élevé, orgueil des mères, intime des fantômes aux longs cheveux de brume, n'ait jamais frayé avec les hommes ni connu la convivialité, sinon dans les vapeurs de l'eau de feu qui apporta la démence aux Indiens. »

Ibid., p. 475



2 commentaires:

Michèle F. a dit…

Portrait aussi célèbre que tragique. Quand on entend parler d'Edgar Poe, c'est cet unique portrait que l'on voit derrière les mots.

Michèle F. a dit…

J'aurais dû ajouter "ou lorsqu'on le lit". Je l'ai lu très jeune, je devrais le relire.