mardi 30 septembre 2014

Trop d'étrangeté d'un coup

[Sept ans après, je lis plus que jamais Hoffmann à Tôkyô comme si c'était le livre d'un autre. J'ai ce matin (il pleut) un petit faible pour le huitième chapitre, Le Palais impérial.]




C'est une chose apparemment commune, de l'eau tombant du ciel. Mais si c'est une eau tiède et douce, qu'elle tombe en gouttes fines et régulières et diffuse une lumière grise, rehaussée d'un blanc frémissant sur les contours des objets qu'elle frappe, et qu'elle nimbe subitement la statue d'un shôgun comme il passe devant les hautes murailles de Chiyoda-ku, c'est une chose folle, inconcevable. 
Ernst n'a pas dormi depuis près de quarante-huit heures, la désinvolture avec laquelle son cerveau associe d'habitude le mot pluie à ce phénomène n'est plus que l'ombre d'elle-même. Le prodige demeure et sa stupéfaction s'accroît, les ombres aussi et l'éclat qui les frange, l'effet produit est tout à fait semblable aux premiers scintillements du cinématographe. 
Il n'y avait pas, dans un périmètre immédiat, âme qui vive. Un corbeau vint se poser sur la tête du shôgun, qui du coup n'eut plus l'air si sévère, Ernst allait en sourire. Statue, pluie et corbeau, ces trois éléments combinés ne formaient pas une vision datable. Cette incertitude, d'autant plus saisissante qu'elle prenait place en un temps, le matin, que son corps ne reconnaissait pas, pour lui c'était obstinément la nuit, fut la source dans le coeur de ce corps d'une émotion intense, comme la confirmation extérieure de ce qui, depuis deux jours, tenait lieu plus haut de pensée. Sans qu'il y soit pour rien, la réalité se diluait et pour finir se niait. C'était trop d'étrangeté d'un coup. 
Son émoi n'avait rien à voir, que Gautama le dévore s'il mentait, avec la fable morne de l'oiseau perpétuel et du marbre frivole, sous la pluie de l'éternité. Son esprit avait mieux à faire que de se la rejouer, c'est-à-dire qu'il ne faisait rien que de béer devant l'apparition. Ce moment de légende dura ce qu'il dura jusqu'à ce que, une fois de plus, le corps triomphe et rétablisse le réel dans ses droits, il avait froid. 
Ernst n'eut alors qu'à tourner la tête pour découvrir le XXIe siècle sur le boulevard de Hibiya, et le ballet des parapluies sous les immeuble de standing du riche quartier d'Ôtemachi. Ses oreilles, simultanément, se débouchèrent. Mais des oreilles se bouchent-elles sur commande ? La vision avait dû être brève, profiter d'un silence du trafic, d'ailleurs un corbeau ne s'attarderait pas, sous une averse, à découvert. La statue n'avait pas bougé. Ernst, à regret, s'en éloigna, elle disparut à jamais. 


5 commentaires:

Des mots et des êtres a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Ambre a dit…

Flûte, me suis fait avoir.

Ambre a dit…

Re Flûte : me suis fait avoir deux fois. Tant pis. Je disais donc :

"Oh non! Je vous en prie, ne me dites que c'est "le livre d'un autre", j'ai trop aimé ce livre."

Des mots et des êtres a dit…

Bah! Après tout, c'est moins compliqué que de laisser un pseudo... Allons-y!

PhA a dit…

Mais bien sûr que c'est le livre d'un autre : c'est le premier roman d'un auteur dont je n'avais jamais entendu parler et aurais sans doute ignoré l'existence sans un heureux billet sur un blog malheureusement arrêté. Et si je le relisais là tout de suite Hoffmann à Tokyo, ce roman serait sans aucun doute aussi un tout autre roman, forcément.