jeudi 4 septembre 2014

Mais chose étrange




« Je me rappelle, et je suis parfaitement sincère quand je crois qu'ils ne seront que très, très peu nombreux à comprendre ce que je vais dire maintenant, je me rappelle, dis-je avec une modeste témérité, que chaque fois que je passais un vieux pont de bois, que je me trouvais devant un portail de parc, que mes yeux plongeaient sur quelque plaine, que je contemplais quelque panorama, ou que je tâchais d'évaluer, d'apprécier une ambiance matinale ou vespérale, il ne me venait que des réflexions sérieuses, sur moi et sur l'humanité, sur l'Être et le firmament, mais chose étrange, dès que je me décidais à écrire, des folâtreries se mettaient à voleter tout autour de moi, on eût dit que l'écriture me paraissait comique, en sorte que j'ai peut-être gardé beaucoup de choses sérieuses par-devers moi. Je confesse d'ailleurs bien volontiers ce détail qui me caractérise, à savoir qu'en écrivant, j'ai tu, pour ainsi dire, pas mal de choses, et cela, sans la moindre préméditation [...] » 

Robert Walser, Microgrammes



3 commentaires:

Michèle F. a dit…

N'est-ce pas un des aspects de l'écriture que de taire pas mal de choses, qu'un tri se fasse "sans préméditation"? Sans cela, y aurait-il écriture?

Ambre a dit…

Se taire... "ne pas penser... juste devenir idiot..."
http://dansesdetravers.blogspot.fr/2012/11/le-plus-grand-peche.html
Walser m'enivre.

Anonyme a dit…

Oui, les pensées s'envolent. Il faudrait atteindre l'équilibre du vol des oiseaux de proie pour fondre dessus et les attraper dans ses serres puis les donner à manger aux petits que sont les pages blanches.