mercredi 3 septembre 2014

Gravité intersidérale




« L’on peut dire que dans le Midi le soleil triomphe moins que dans le Nord : certes il triomphe davantage des nuages, brouillards, etc., mais il triomphe moins de son adversaire principal : la nuit interstellaire.
 Pourquoi ? parce qu’il sèche la vapeur d’eau, laquelle constituait dans l’atmosphère le meilleur paravent de triomphe pour lui. Écran dont le défaut va se faire sentir : il en résulte une plus grande transparence et faculté d’imprégnation par l’éther intersidéral. 
C’est la nuit intersidérale que, les beaux jours, l’on voit par transparence, et qui rend si foncé l’azur des cieux méridionaux
 […]
 



Si l’on aime tant venir dans la région méditerranéenne c’est à cause de cela, pour jouir de la nuit en plein jour et sous le soleil, pour jouir de ce mariage du jour et de la nuit, de cette présence constante de l’infini intersidéral qui donne sa gravité à l’existence humaine. Alliance plutôt que mariage. Ici point d’illusions comme dans le Nord, point de distraction par la fantasmagorie des nuages. Ici tout se passe sous le regard de l’éternité temporelle et de l’infini spatial.
 Tout prend donc son caractère éternel, sa gravité.
 Des événements comme un ciel nuageux, un orage, une tempête, me semblent d’un ordre sordide : ce sont là travaux d’office, lessive terrestre. J’aime les régions où cette fastidieuse hydrothérapie a lieu le moins souvent possible, se produit brièvement. »

 

Francis Ponge, La Rage de l’expression



1 commentaire:

Igor a dit…

"...si foncé l’azur des cieux méridionaux
 […]"
Je confirme : on est tenté d'en prélever un morceau pour le mettre dans sa bouche.