jeudi 29 janvier 2015

Population à risques





Ils allèrent aux concerts.
Pour les abonnements, c’était compliqué, des places étaient louées d’avance, ils s’y prenaient trop tard, surtout pour l’Opéra, et Bastille était cher.
Et puis les gens toussaient, se raclaient la gorge, se mouchaient entre deux mouvements d’une symphonie, ce qui faisait ressembler la salle à celle d’un hôpital.
— C’est cependant en harmonie avec le sort des compositeurs romantiques, faisait remarquer Pécuchet, poursuivant son idée, puisque ceux-ci mouraient phtisiques, crachant le sang.
— Oui mais, j’ai lu dans une revue spécialisée, contrait Bouvard, que l’IRCAM, au centre Beaubourg, faisait des recherches musicales coûteuses, avec des logiciels spéciaux, dont les retombées informatiques profiteraient, par exemple, à l’industrie pharmaceutique.
— Ah bon ? s’étonnait Pécuchet.
— Chut ! Taisez-vous ! Atchoum ! dit une voix dans la rangée de derrière.
Et les compositeurs d’aujourd’hui, gagnaient-ils leur vie, étaient-ils mieux ou moins payés que les ténors, les chefs d’orchestre, les grands interprètes ? Crachaient-ils autant de sang ? En existait-il beaucoup, à part quelques organistes ?
— Haraark, silence ! dit une voix dans la rangée de devant.
Quand la musique reprit, Bouvard se laissa bercer, marquait le tempo de la main droite, alors que Pécuchet sortit une fiche de sa poche, se mit à lui souffler à l’oreille :
— Mozart, 35 ans.
Chopin, 39 ans.
Weber, 40 ans.
Schumann, 46 ans.
— Tu me gâches le plaisir, gémit Bouvard.
— Alban Berg, 50 ans.
Mahler, 51 ans.
Tchaïkovski et Scriabine, 53 ans.
— Allez-vous vous taire, à la fin ?
— Beethoven, 57 ans.
Satie, 59 ans.
— C’est scandaleux ! Rreuh ! Sortez-les !
Pécuchet ne dit plus rien, la tête basse.
Mais il trouva quand même le moyen de glisser à Bouvard le programme du concert, sur lequel il avait écrit : “Et pour le jazz, une hécatombe.”
Bouvard fit mine de se boucher les oreilles, donna un coup de coude sur le nez de son voisin.
Un moment plus tard, Pécuchet lui fit parvenir un second billet, griffonné sur le ticket de vestiaire : “Pourtant, la pénicilline avait été inventée.”
Quand les applaudissements retentirent, tout le monde se leva, des roses furent jetées aux artistes.
Il s’agissait des quatuors de Schubert.
— 31 ans, murmura Pécuchet. 
Sur quoi Bouvard, sentant revenir la crise, l'entraîna par le bras, le guida vers la sortie. 
Aux vestiaires, c'était la cohue, on se regardait, de beaux manteaux volaient par-dessus les épaules, quel serait le restaurant ? 
— Bande de croque-morts, dit Pécuchet, livide, tétanisé. 
— Mais non, mais non, répétait Bouvard, cherchant un taxi.

Frédéric Berthet (49 ans), Le retour de Bouvard & Pécuchet (1996), chapitre 26




On trouve dans la réédition (Belfond, coll. Remake, 2014) de ce livre drôle et touchant un cahier de Notes et documents. Parmi les notes de Berthet sur "B&P", cette phrase : "La littérature joue toujours (en partie) avec le désir secret et quasi infantile d'amener la réalité à reconnaître ses erreurs." Et aussi, au sujet justement du chapitre que je cite, et de deux autres poursuivant cette idée : "Ces trois champs d'honneur où B&P énumèrent, de façon tragi-comique, et d'ailleurs, même pas : où ils se contentent de dire (de chanter, en somme) les assez courtes années de vie qu'écrivains, peintres, musiciens ont eu la chance de connaître. Sujet tabou. Personne n'en parlera. Ce seront les pages non lues du livre. J'en parierais ma chemise."
(Quant à la photo, c'est la main gauche de Frédéric Chopin.)






2 commentaires:

Igor a dit…

Je peux dire ceci. On se retourne vers le monde avec sous le bras de la musique ramenée du fond de la solitude. On pense : "Hé! Vous n'allez pas croire ce que j'ai trouvé...". Après tout, c'est un endroit qui appartient à tout le monde. Et là, en effet, on se trouve nez à nez avec une gomme géante à effacer les corps.

Didier da Silva a dit…

Hélas… (Tiens, je pensais à toi hier en écoutant "Aufgang" — et bien sûr en lisant ce chapitre. J'espère tout de même qu'il t'aura fait sourire.)