jeudi 12 avril 2018

Rêverie calendaire #218










« Pourquoi subir la vie, elle est imaginaire », écrit Jean-Claude Ladrat à la fin de son témoignage, Don Quichotte des Bermudes, c’en sont les derniers mots, datés du 12 avril 84 à vingt-trois heures, et il ajoute : « Tout là haut, dans le ciel, l’œil cyclopéen d’ALTAÏR m’invite à la solitude. »

Le livre paraîtra en juillet de la même année, aux obscures éditions de la Sévigne, tiré à quelques exemplaires. Jean-Claude alors a trente-neuf ans et son incroyable aventure vient de faire les beaux jours de la presse charentaise, sur un mode cocasse : comment rendre compte autrement, en effet, de ses trois mois de dérive atlantique, depuis Dakar, seul à bord d’une imposante soucoupe en bois qu’il a bâtie lui-même dans son jardin, à Marcignac, guidé par la voix d’un extraterrestre en provenance de la constellation de l’Aigle, et qu’il recyclait en esquif faute d’avoir pu mettre au point un moteur « amplifiant les ondes cérébrales » (la Nasa, contactée, avait fait la sourde oreille) ou de maîtriser tout à fait les flux magnétiques inversés qui l’eussent mue dans les airs, verticalement — ça marchait sur le papier, pourtant ?

Ce faisant il avait tenté de rejoindre le Triangles des Bermudes où treize ans plus tôt, au cours de l’hiver 1969, ledit Maître des Chevaliers de la Lumière lui avait parlé pour la première fois, tandis que le « Palma », un pétrolier de 80 000 tonnes sur lequel il servait depuis huit mois (à dix-neuf ans il s’engageait sur son premier cargo, achetait dans les ports de la SF au poids pour divertir ses quarts), traversait, selon ses dires, un intense « brouillard lumineux » unissant « la densité d’une masse gigantesque à la clarté de la lumière la plus pure ». 

Son enfance s'était racornie dans une institution : lorsqu’une mère désertait le domicile conjugal, fût-ce un taudis rural contenant un mari alcoolique, on la considérait mauvaise et l’État prenait le relais, dans les années 50 ; ç’avait été une rude école, les plus grands abusaient de lui, il s’était fermé comme une huître. Plus tard, il dévorerait des yeux, sans faire un geste, les adolescents dans les bars — il était gros et moche — et ce sera son premier regret, le soir du 31 décembre 83, avant une pensée pour sa mère, comme, pris dans une tempête, il notera sur son livre de bord, se rappelant avec une précision terrible ses concupiscences aux abords des flippers en 1977 : « J’ai toujours l’impression de traîner mon passé d’orphelin. Ma gaucherie paysanne me fait souvent remarquer à mes dépens. Trente-deux ans de débine ; moi, quand je désire une femme, il me faut payer […] Pourtant, le gamin attardé que je suis me rapproche de ces jeunes. Ça s’embrasse, ça discute, ça s’engueule. Je donnerais cher pour faire partie de leurs petits groupes. Rien que de les voir, je suis heureux de vivre, mais imprégné d’une tristesse que je ne peux définir. » 

À bout de forces, amaigri, nourri de plancton et d’eau de pluie, abandonné par le Grand Maître dont la voix a cessé d’émettre, il croira venue sa dernière heure lorsqu’un chalutier espagnol de passage voudra bien les treuiller hors de l’eau, lui et sa soucoupe ; son capitaine, qui déposera Jean-Claude à Abidjan, acceptera de satisfaire sa dernière volonté, saborder LADRITAN en haute mer — car tel était le nom de son vaisseau, il lui était apparu en rêve : « Dans ma coquille était enfermée ma passion, mes illusions, ma raison de vivre. Une partie de moi-même est noyée à tout jamais », avoue-t-il à l’avant-dernière page de son périple. 

La suite est mieux connue : revenu dans la Haute Saintonge, il se met en ménage (on a parlé d'inceste) avec sa mère Suzanne, revenue elle de son vagabondage, et, sous son tendre regard de folle grappillant des poireaux sauvages, se lance dans la construction ruineuse de LADRITAN II, en cuivre cette fois, devenant la fable de la région jusqu’à s’attirer la curiosité, en 1993, du programme de télévision belge Strip-tease, qui le rendra célèbre en un quart d’heure : un bon client, le couple est tordant, Suzanne lui volerait presque la vedette avec son testament écrit au dos d'une carte postale qui fait pouët-pouët

Il signe un temps des autographes, croise Jimmy Guieu sur le plateau de Dechavanne, puis c’est l’oubli, les nuits seul sur la banquette de la soucoupe qui ne décolle pas, maman qui meurt, sa plus grande fan — l’œil cyclopéen d’Altaïr ne l’invite plus à la solitude, il l’en écrase —, les mains baladeuses et même intrusives sur ses trois nièces et une gamine du voisinage qui finissent par le conduire en prison, loin, loin, bien loin de la constellation de l’Aigle. 

Il en sort tôt pour bonne conduite, la seconde soucoupe est détruite ; la dernière fois qu’on le signale, il vit chichement à Angoulême.








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