lundi 29 décembre 2008

L'homme à l'affût





"Les métros, comme les tramways […] sont des lieux de passage. Tu entres dans un véhicule qui bouge, qui te déplace (...) et dans lequel tu n’as rien à faire. À ces moments-là, tu es soumis à une espèce de passivité totale pendant que tu es conduit à une destination déterminée. C’est alors que se produit en moi le phénomène de la distraction. Il est évident qu’il y a en moi quelque chose qui se déplace, et je me mets à penser, par exemple, comme il m’est arrivé l’autre jour entre les stations Ségur et Duroc, je me mets à penser à l’année 42, quand je suis allé avec un ami dans la jungle de Misiones, et j’ai passé le temps à chasser et à mener une vie sauvage à la frontière du Paraguay. Je me souviens de beaucoup de détails, d’une quantité de choses qui sont arrivées pendant ces trois mois. Je vois à nouveau mon ami qui est mort, que j’aimais beaucoup, je me rappelle les conversations avec cet ami quand nous étudiions ensemble, les problèmes politiques de cette époque-là, les professeurs, les fiancées... enfin, “une recherche du temps perdu” ; je suis égaré dans tout ça, dans une remémoration détaillée et interminable. Et le phénomène qui se passe en moi c’est que ― et ici, je suis absolument formel ―, tout d’un coup, il y a quelque chose, un clic, qui me dit que j’arrive à ma station. Deux stations sont passées. Montre en main, on peut constater que le voyage a duré deux minutes et dix secondes. Si, quand je sors de cet état de distraction, je développais dans ce temps-ci tout ce que à quoi j’étais en train de penser […], j’aurais besoin, au moins, d’une demi-heure. Comment puis-je revivre tout cela en un peu plus de deux minutes ? Comment fonctionnent ces temps-là ? Le fait de m’être trouvé dans une autre dimension du temps est pour moi une ouverture passionnante. Parce que si cela nous arrive d’une manière involontaire, ça veut dire que l’homme aura peut-être la possibilité de provoquer volontairement ce phénomène et de multiplier ainsi, énormément, le temps. Si je pouvais m’installer de manière permanente dans cet autre temps... mais le malheur, c’est que j’en reviens toujours."

(extrait de Les révélations d’un cronope. Entretiens avec Julio Cortázar de E. G. Bermejo)






― C’est surtout ton bon Dieu que j’ai sur l’estomac, murmure Johnny. Viens pas me faire braire avec ça, je le permettrai pas. Et s’il est vraiment de l’autre côté de la porte, je m’en fous. T’as aucun mérite à passer de l’autre côté de la porte si c’est lui qui t’ouvre. Ah ! si on pouvait l’enfoncer à coups de pied, cette porte, ça oui, ça serait quelque chose. Démolir la porte à coups de pied, éjaculer contre la porte, pisser un jour entier contre la porte. Ce soir-là, à New York, j’ai cru que je l’avais ouvert avec ma musique, mais il a bien fallu m’arrêter, alors le salaud me l’a refermée au nez, tout ça parce que j’ai jamais prié pour lui et que je prierai jamais, je veux rien savoir, moi, de ce portier en livrée, de ce groom qui ouvre les portes si on lui glisse un pourboire, de ce… 

CortázarL’homme à l’affût (El perseguidor), 1959



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