samedi 27 décembre 2008

Vie du perroquet Morgan




"Le perroquet Morgan était âgé d’une soixantaine d’années, ce qui correspond en gros, à l’échelle humaine, à une soixantaine d’années […] Son oeuf était éclos à l’est du Cameroun, dans un modeste nid situé entre Deng-Deng et Meiganga. Par son appartenance à une variété tellement minoritaire, sans doute eut-il à souffrir d’un certain ostracisme avec ses congénères issus des principaux clans de psittacidés, qui constituaient de puissants groupes d’influence dans toute l’Afrique tropicale. Il connut néanmoins une enfance heureuse, choyé par une famille à qui tenait à cœur la perpétuation de la sous-espèce, dans l’évitement soigneux de toute mésalliance. L’animal apprit rapidement à imiter une bonne centaine de bruits de brousse, feulements de fauve, chants de collègues, pluie et vent, puisant sans retenue dans le répertoire de ses aînés. Il ne possédait en revanche aucune notion de bantou avant sa rencontre, sur sa vingt-cinquième année, avec une horde de chasseurs venus du levant qui pénétrèrent un beau matin dans son coin de brousse résidentielle à la suite de quatorze gnous, et massacrèrent ceux-ci sous l’œil éveillé de l’oiseau gris, perché non loin sur une racine aérienne de figuier. Morgan profita de l’occasion pour assimiler quelques exclamations cafres, un peu de vénerie bantoue, le cri du gnou frappé à mort. 

Il ne rencontra plus aucun sapiens durant la vingtaine d’années qui suivit, au cours desquelles il mena une existence classique de perroquet, membre estimé de sa communauté, bientôt heureux père de trois petits Morgan, pas plus, la logique génétique d’une sous-espèce rarissime affectant un numerus clausus à sa fonction reproductrice. 

Âgé de quarante-quatre ans, au cours d’une réunion de famille sur les basses branches d’un bananier, il aperçut un groupe d’humains blancs vêtus de blanc, escortés d’humains noirs vêtus de pagnes. Tous semblaient fatigués d’avoir marché longtemps. Un des blancs portait une barbe pointue ; quand il parlait, les autres obéissaient. Il désigna le couvert du bananier pour qu’on s’y reposât un peu parmi les welwitschies. Toute la famille Morgan s’était naturellement tue à l’arrivée des inconnus, mais au bout d’un moment, ceux-ci paraissant assoupis, on reprit la conversation interrompue, d’abord à bas bruit, puis cela dégénéra en un piaillement frénétique qui tira de son sommeil l’homme à la barbe pointue. Celui-ci ouvrit les yeux, les écarquilla sur le groupe d’oiseaux pérorant au-dessus de lui, sauta sur ses pieds et se mit à hurler deux ou trois phrases, toujours les mêmes, que la famille Morgan reprit en chœur aussitôt. À ce bruit, les indigènes se levèrent comme un seul indigène, déployèrent un filet et cinq minutes plus tard, la rafle achevée, les deux tiers des Morgan étaient pris. Barbe-pointue fit son choix parmi les captifs dont il ne retint finalement que deux individus, Morgan et un cousin, que l’on mit plusieurs jours à transporter jusqu’à la mer dans une cage accrochée à des perches ainsi qu’une arche d’alliance. Puis on les répartit dans des caissons distincts, chargés sur un cargo qui longeait vers l’ouest la côte de l’Or, la côte d’Ivoire, la côte des Graines, avant de remonter au nord avec une escale au Cap-Vert et une autre à Las Palmas. À Tanger, on transféra Morgan et son voisin dans de nouvelles cages climatisées, puis le bateau ne retrouva la terre qu’au Havre. 

Le cousin partit aussitôt vers Paris où, près des grilles du Jardin des Plantes, l’attendait un réduit donnant sur la Seine, ce qui le changea bien de la seule rivière qu’il eût jamais connue, qui était le quatrième affluent sur la gauche en remontant le fleuve Sanaga. On le céderait plus tard au zoo de Vienne, en échange d’un élan. Quant à Morgan, il passa quelques jours dans le noir au fond d’un dock, sur le port du Havre, avant d’être adopté par un ornithologue de Bruges chez lequel il vécut sept ans, correctement nourri, en compagnie de femelles d’une branche assez proche de la sienne pour qu’il en retirât quelque opportunité tout en s’initiant au flamand. Un jour, des huissiers vêtus de noir et de bleu foncé vinrent saisir les meubles du savant, confirmant une ruine déjà sensible depuis quelques mois à la fraîcheur irrégulière des graines et des fruits. Morgan fut vendu aux enchères à la mère supérieure d’un collège religieux situé à dix kilomètres de Bruges, vers Blankenberge. Depuis les fenêtres du bureau de la supérieure, près desquelles on avait disposé l’animal sur un perchoir avec une chaînette et un godet, il pouvait considérer la mer du Nord."

Jean Echenoz, Cherokee (1983), p. 146-148



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