samedi 6 novembre 2010

Amicales élucubrations à propos d'une calembredaine


Avant de dire deux mots de Monsieur le Comte au pied de la lettre, la calembredaine héroïque (c'est son sous-titre) que Philippe Annocque a fait paraître le mois dernier (et qu’il nous invite à prendre pour son dernier moi), je crois bon de rappeler les Saintes Écritures, c'est-à-dire la Prière de l’Écrivain Français : 


Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. […] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. 

Prière éternellement déçue, cela va de soi. Les sujets, ce n’est pas ça qui manque, dans le livre de mon ami Philippe comme dans la plupart des livres (et je ne parle pas des verbes et des compléments). Quant au style, le bonhomme en a plusieurs (je crois qu’il existe une fine métaphore à ce sujet impliquant des cordes et un arc). Il peut faire tenir Flaubert, justement, dans une phrase, par exemple, la première du cinquième chapitre : 

Quelques heures plus tard, le vent soufflait sur le zoo désert. 

Et c’est le moindre de ses tours de force. Monsieur le Comte au pied de la lettre est un texte virtuose, assurément (tout le Gradus y passe) ; cela pourrait être fastidieux si Philippe, malgré tous ses moyens, n’était pas fondamentalement inquiet. La formidable santé qu’il faut (et qu’il a) pour faire tenir tout un roman sur rien (l’identité, cette enveloppe vide) agacerait si une sourde angoisse ne courait au long de ces pages, celle-là même dont parle Gide dans son Journal : 

Angoissé, je reste devant la feuille blanche, où l’on pourrait tout dire, où je n’écrirai jamais que quelque chose. 


On ajoutera : "où je ne serai jamais que quelqu'un". Cette angoisse, Philippe fait mine de la dépasser, crânement, au volant de sa bicyclette (son héros se déplace ainsi, en effet, dès les premières pages du roman). Mais quoi qu’il fasse elle le talonne. Chacune des phrases de Monsieur le Comte... peut être donc vue comme une tentative de la semer. Toutefois ni le personnage, ni l’auteur, ni son (leur) double (le fils, le père, l’esprit, mais méfions-nous des simplifications, car comme il est dit p. 87, elles ne sont pas toujours fiables, les paraboles) ne sont dupes, ces incessantes bifurcations en apparence aléatoires sont bel et bien le résultat d’une constante série de choix (sans compter qu’elles courent à l’abîme) : 

[…] il sait très bien que le hasard n’a rien à voir dans toute cette histoire, pour la bonne raison qu’il le connaît fort bien, le hasard ; il le connaît fort bien, le hasard, pour la bonne raison que c’est lui, le hasard, lui-même qui, depuis le tout début de cette histoire n’a de cesse de retrouver sa figure, sa figure que je voudrais bien pouvoir lui dessiner, si le traitement de texte m’en donnait la possibilité, mais à laquelle il me faut bien donner une autre forme, faute d’un logiciel approprié, une forme verbale puisqu’on est au pied de la lettre, une forme nominale, plutôt, autrement dit un nom, le nom donc de l’ex-bibliothécaire défiguré, un nom propre alors, un nom pas commun, qu’il a oublié, perdu depuis longtemps, quelque part sur la couverture. 

On rit ou on sourit souvent, pourtant, à lecture de Monsieur le Comte... ; mais c’est que l’auteur a poli son ouvrage, et qu’on sait bien de quoi, hélas, l’humour est la politesse. Philippe le prouve avec brio et c'est une raison de se réjouir : le désespoir de faire des phrases (et celui d’avoir à les signer) a encore de beaux livres devant lui.



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