samedi 27 novembre 2010

Fin d'Escobar





Escobar est morte hier, ou peut-être avant-hier. La dernière fois que je l’ai vue vivante, c’était jeudi matin, à dix heures moins le quart, dans la petite pièce du fond que nous appelons la bibliothèque parce que nous y avons entassé nos livres. Depuis une semaine elle n’en bougeait plus, couchée parmi un effondrement de coussins derrière une banquette, à l’abri des regards mais pas de sa fin. Un mois plus tôt une vétérinaire s’étonnait qu’elle respirât encore, dans le lamentable état où elle se trouvait. Une échographie hors de prix avait révélé qu’au milieu de l’énorme ventre rempli d’un épanchement aqueux dont le nom savant est l’ascite, et dans lequel flottaient lugubrement ses intestins, son cœur battait démesurément : le ventricule droit, six fois plus gros qu’il n’aurait dû l’être ― maladie rare et sans remède ― faisait d’elle, nous dit-on, une grande cardiaque, susceptible de rendre l’esprit à tout instant. 

Cette panse obscène qui ballottait lui était venue assez rapidement. Elle ne semblait pas en souffrir, si ce n’était qu’elle se déplaçait de plus en plus difficilement. Escobar avait toujours été très fluette ― petite tête chiffonnée, regard d’angoisse aimante dès ses débuts, douze ans plus tôt ― et cette modification violente de son anatomie lui faisait une silhouette comique, notamment de face ou de dos. Puis on la vit de moins en moins trottiner vers ses boulettes, l’appétit lui manquait, en revanche elle s’était mise à boire beaucoup ― de l’eau. Elle s’oubliait ; quand elle eut compissé une couette et deux couvertures, j’ai dû, la mort dans l’âme, la bannir de la chaleur du lit. Elle accepta plutôt vite la sentence, elle si opiniâtre naguère quand il s’agissait de conquérir mes genoux. Elle s’est trouvé ce coin, à demi fermé par un coussin que j’ai soulevé, jeudi matin, à dix heures moins le quart, avant de sortir, elle a levé la tête vers moi en clignant des yeux, je l’ai caressée, lui ai sans doute dit quelque chose, elle ne répond pas, trop fatiguée pour ça, je m’en vais.

 Hier matin J., allé la visiter, revenait m’annoncer sobrement : “Escobar n’est plus”. Était-elle morte la veille au soir ou dans la nuit, c’est ce que nous ne saurons jamais. En tout cas nous n'avons entendu ni plainte, ni cri. Repoussant ses funérailles au samedi matin, c’était plus pratique, nous avons fermé la porte de la bibliothèque. Quand je passais devant je n’en menais pas large, elle occupait toute la pièce, dans mon esprit, j’avais hâte que le cadavre quitte la maison.

 
Ce matin à huit heures et demie J. l’a fourrée dans un sac de sport et nous avons pris le métro, puis le bus, par un temps froid et sec, sans vent, jusqu’à une calanque écartée que nous aimons bien. Nous avons grimpé quelque temps, la mer à notre droite, pour nous arrêter devant une paroi rocheuse, près d'un buisson d’épineux. Le corps raidi dans une position approchante du Sphinx de Gizeh fut déposé derrière le buisson, ceint de pierres grises, recouvert d’une longue pierre plate et jaune. À quelques pas de là nous avons fumé un joint, sans un mot, tristement. Un petit port en contrebas se trouva un moment ébloui de soleil sous le ciel très nuageux, une voile passa sur l’horizon. Il n’y avait pas un bruit. Soudain, tout proche, un miaulement a retenti, et, pendant une demi-seconde, mon cœur a battu comme dans un conte d’Edgar Allan Poe ; puis j’ai croisé le regard de J. et nous avons éclaté de rire.




Sa dernière demeure.




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