lundi 1 novembre 2010

Et quelle belle pièce aussi tout cela fait de loin





"Je suis allé cette dernière quinzaine cinq fois au théâtre. J’ai entendu onze pièces, comprenant ensemble vingt-cinq actes et cent seize rôles. Le lecteur lève les bras au ciel et m’admire sans m’envier ? Qu’il se rassure. Tant que je ne serai pas obligé d’entendre une pièce de M. Catulle-Mendès, je ne me plaindrai pas.
 
Ce surmenage a d’ailleurs son agrément. Chaque pièce s’ajoute à l’autre, toutes se mêlent, à la fin on ne sait plus très bien ce qu’on a vu. C’est l’état dans lequel je me trouve en ce moment. Je revois comme un vaudeville ce qui était peut-être une comédie, et je fredonne une tirade sentimentale sur l’air d’un couplet léger que je confonds sans doute, à son tour, avec le plus beau morceau d’une pièce en vers. J’ai assisté à un tremblement de terre, à un cambriolage nocturne, à une fausse conversion religieuse, à un mariage, et à deux réconciliations entre quatre époux mal assortis. Ces événements étaient-ils liés, ou indépendants ? Étaient-ce les mêmes personnages, ou n’avaient-ils rien de commun ? Je me le demande moi-même. Les décors ont bougé, les rôles se sont pénétrés. Je situe le cataclysme dans un décor de salon confortable et tranquille, où des gens disent des choses dont toute la salle éclate de rire. Je ne sais plus si le cambriolage nocturne n’est pas un fait-divers lu hier dans le journal, et la fausse conversion un discours de la Chambre. Bien que ma raison s’y oppose, je veux absolument réunir dans le même hymen une jeune fille de l’Odéon et un vieux monsieur du Gymnase. J’hésite, pour les deux réconciliations, dans le choix des deux femmes, et c’est tout juste si je ne prête pas certaines phrases très littéraires à un personnage justement muet. Quel mélange, et quelle belle pièce aussi tout cela fait de loin, baroque, bizarre, incompréhensible, dans laquelle il y a de tout, passion et moquerie, haine et amour, esprit et bêtise, ennui et intérêt, gens sympathiques et autres, à l’image de la vie elle-même ! Jamais auteur dramatique n’en écrivit une pareille.
 
Et voilà qu’il me faut quitter mon illusion, et tâcher de remettre à leur place ces vingt-cinq actes, avec leur part de ces cent seize rôles. Je viens de mettre en ordre mes programmes, ma bougie est allumée, je jette un coup d’œil sur les arbres de mon jardin. Quel plaisir ce serait de ne rien faire ! Allons ! il le faut. J’écris."

 

Paul Léautaud, Le Théâtre de Maurice Boissard, novembre 1907.

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