mercredi 17 novembre 2010

Putride et émouvant


« Le dragon, mon contemporain, m'a dit que les phrases agissent comme des formules magiques. On les compose vaille que vaille et on les range en pensant qu'elles pourront servir un jour. Commençons par ne parler de rien, nous finirons par tout dire. » 



« Pourquoi suis-je né ? est une question traitée après le repas, c’est-à-dire entre deux repas, dans cet intervalle incertain, comme on s’occupe d’allumer du tabac et d’en disperser la fumée par les tuyaux des narines. Né de chair et de chair nourri, ne produisant que de la chair, putride et émouvant, mais connaisseur du feu et dressant le bleu des fumées contre le bleu du ciel, comme des cobras, des cordes à nœuds disparaissant dans les nuages, et des génies amis d’une force prodigieuse. Celui qui fume méprise momentanément la chair, car il est devenu, en fumant, l’esprit qui se développe dans les strates supérieures de l’atmosphère, dans les prétendues hauteurs, dans l’éther. Il ressent le besoin de désinfecter l’espèce de cave moisie dont il est l’habitant. Alors, il forme des volutes de fleurs, des volubilis, des guirlandes éphémères, et, si la mer est présente à la fin du repas, il tourne son visage soucieux et sa bouche pleine d’amertume vers l’amertume suprême, et la résine de pin l’enivre. Parfois, il rencontre une chair ineffable dont la douceur lui fait perdre pied. Alors, d’un mélange de chair, il fabrique de la substance divine qui est à la fois glaire, petit lait et foutre, du parfum et du rire. Parfois, il se replie sur lui-même et, dans un échange familier, se contente de ce qu’il peut s’octroyer. Le tabac est refroidi depuis longtemps, et dissipé, qu’aucune réponse n’est apportée à la question initiale et il s’avère que l’interrogation ne fut formulée qu’en manière de jeu, par simple passe-temps d’après déjeuner. »

 

Eugène Savitzkaya, En vie (1994)


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