jeudi 25 novembre 2010

Personne d'autre


« Si j’étais vraiment pour toi une mère, comme tu m’appelles toujours, je serais très fâchée contre toi, Victor. Écoute : tu as dit en arrivant que tu n’avais plus de goût pour rien, et ce n’est pas bien. Tu ne comprends pas encore à quel point cela est injuste. Même si ce qui t’attend devait t’attrister, tu ne devrais pas parler de la sorte. Regarde-moi, Victor : moi qui ai bientôt soixante-dix ans, je me refuse encore à dire que je n’ai plus de goût à rien. On doit se réjouir de tout, oui de tout. Le monde est si beau, il devient même de plus en plus beau aussi longtemps qu’on vit. Je dois simplement t’avouer, et toi-même tu t’en rendras compte avec l’âge, que quand j’avais dix-huit ans, je me disais à chaque instant : “Je n’ai plus de goût à rien” ; et je me disais encore la même chose lorsqu’une joie que je m’étais promise m’était tout à coup refusée. Alors, sans songer à quel point le temps est un bien précieux, je souhaitais ne plus le sentir s’écouler jusqu’à la prochaine joie. Mais quand on vieillit, on apprend à apprécier les choses, y compris ce temps qui ne cesse de raccourcir. Tout ce que Dieu envoie — et il suffit simplement d’y réfléchir —, tout ce qu’il donne n’est que joie. La douleur, c’est nous et personne d’autre qui l’ajoutons. » 

Adalbert Stifter, L’homme sans postérité


Et pourquoi ne serais-je pas cet adolescent maussade (et “d’une extrême beauté”, évidemment, ce qui ne gâte rien) qu’apaise, pour un temps, le tendre sermon d’une paysanne allemande en tablier blanc dans un bildungsroman du romantisme finissant ? 
Après tout il suffit simplement d'oublier que, quatorze ans après l'avoir écrit et pour échapper aux douleurs d'un cancer, son auteur se tranchera la gorge au rasoir, à 63 ans.


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