jeudi 14 mai 2015

Gnou presque mort au fil de l'eau





Je regardais le gnou presque mort se battant toujours contre le courant, de moins en moins, les dernières forces, et puis soudain au fil de l’eau. Vous voyez, un gnou presque mort au fil de l’eau, rougeoyant dans le soir d’une savane exsangue. Rougeoyant dans l’exsangue. Un soir dans la savane. Se battant pour vivre encore et soudain au fil de l’eau il se laisse aller. 

Le gnou se bat et il se laisse faire et il meurt. Il consent à mourir parce qu’il meurt. Le gnou est coincé, il consent, au bout d’un moment il suit le fil de l’eau. 

— Ce documentaire sur les gnous vous a impressionnée. — Ça m’a plu. 

— Qu’est-ce qui vous a plu ? — Que les gnous sont des animaux d’Afrique australe. — Vous aimeriez être un animal ? — Je sais pas. 

— Vous aimeriez être quel animal ? — Je sais pas. — Un gnou ? — Non. 
— Pourquoi pas un gnou ? — Les gnous sont cons et ils se font massacrer. 

— Mais vous aimez les gnous. — Oui. — Pourquoi vous aimez les gnous ? — Parce qu’ils sont tragiques. — Que voyez-vous de tragique chez les gnous ? — Ils sont cons et ils se font massacrer. 

La psy ça l’intéressait pas nos amies les bêtes, elle préférait parler de mes problèmes, en revenait toujours à mes problèmes qu’elle appelait nos moutons. 
— Bon bon bon, revenons à nos moutons. 

Moi nos moutons m’emmerdaient. 

Noémi Lefebvre, L’enfance politique (Verticales, 2015), p. 130-131



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