lundi 4 mai 2015

Le sommet de l'horreur




Après, je pense qu’une fois mort, ça va. Tant qu’on ne revient pas à la vie provisoirement. Il n’y a rien de pire que je puisse imaginer que de revenir à la vie pour quelques secondes seulement alors que je serais mort depuis trente ou trois cents ans ou deux cent mille ans. Je me réveille pour un bref instant et la vue d’une éponge sèche et racornie sur le coin d’un lavabo me transperce le cœur. La nostalgie sans doute. Le sommet de l’horreur serait que je me réveille et que tout ce que je puisse observer soit mon propre visage dans un miroir, de ne rien voir d’autre que moi dans un miroir. Cela reviendrait à revivre sans revoir la vie. Gâcher ma résurrection. Quel est l’intérêt de voir ce par quoi la vie est vue ? Lorsqu’on a soif, un robinet seul n’est d’aucune utilité. Il faut l’eau. Je ne sais ce qui me permet de l’affirmer mais revoir une éponge racornie sur le bord d’un lavabo suffirait à me faire éclater en sanglots. Je préférerais rester pour l’éternité devant mon éponge que d’être contraint de retourner au tombeau après une si éblouissante vision. Mais laissez-moi revoir mon visage pour quelques secondes et j’implorerai que l’on écourte ce supplice pour retrouver le confort noir de la tombe au plus vite. 

Retrouver cette chos par laquelle le monde fut vu, mal vu, MA FACE, la face de celui qui n’a pas su vivre franchement, qui s’imposerait à moi le temps d’un hoquètement du vivant au beau milieu du néant, voilà la cruauté au comble de son raffinement. Non pas de l’humour noir mais de l’humour négatif, une farce qui vous affaisse. Aussi drôle que l’arrivée d’un câble d’acier en travers de la gueule d’un mousse. Décidément et tant qu’à faire, je demande à mourir pour toujours. C’est d’ailleurs ce qui arrive en général aux gens. 


[Requin, chapitre 16. Le premier livre de Bertrand Belin fait espérer non pas une mort définitive mais un second livre de Bertrand Belin.]



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