dimanche 17 mai 2015

Pas perdu pour tout le monde


À La Friche de la Belle de mai, vendredi soir, pour écouter le pianiste Wilhem Latchoumia. Soufflait un vent de tous les diables, qui tournait autour de la scène en sifflant dans une espèce de pipeau chinois acide, longues guirlandes suraiguës comme produites par un morveux pénible qu’on eût aimé gifler séance tenante*. Mais il fallait composer avec, ou plutôt passer outre car le soliste ne jouait pas du Cage mais du Pesson (Ambre nous resterons, 2007-2011) et du Scelsi (T’tai, neuvième de ses onze suites, 1953), musiques idéalement surgies du plus profond silence, et prendre modèle sur sa concentration, se hisser jusqu’à elle et jusqu’à lui, qui tenait vent debout face aux provocations du vent.

Ambre [nous] resterons est une anagramme des Ombres errantes, l’une des plus déchirantes des pièces pour le clavecin de François Couperin. Gérard Pesson en suit “pas à pas” (dit-il) l’harmonie, c’est-à-dire qu’il l'étire, la creuse, la pulvérise en une “méditation, lente, parfois presque arrêtée, allumée d’escarbilles aussi vite retombées”. Soit des feux follets sur des cendres, traversés de bourdons, d'abîmes modestes, d'ombres de gestes. La pièce est brève comme son patron, mais l’émotion qu’elle suscite est très grande.






Les reptations sourdes et les carillons, les mélopées au cœur du son de Giacinto Scelsi n'étaient pas moins superbes ; le mot je crois est envoûtant. Quarante minutes passées très vite, pas de bis, juste ce qu’il faut. J’étais content d'avoir été là, malgré les agaceries du vent — je me préparais depuis un mois à ce rendez-vous avec la musique, et le fait est que je n’avais pas vu de concert depuis presque deux ans.

Rareté délectable, mais les choses s’accélèrent. Dans une quinzaine de jours, l’occasion faisant le larron, j’irai écouter Petrouchka à la Philharmonie de Paris. Seront ainsi contentés deux appétits pas si antagonistes pour les musiques du presque rien et celles somptueuses et rutilantes.

Les deux chansons de Sibelius que voici — Un balcon sur la mer et Viens à moi, ô mort — tentent peut-être la synthèse. De toutes celles qu’il a composées ce sont mes préférées, dans le moment où je les écoute ce sont chaque fois les plus belles du monde. Les nuages datent de vendredi soir, c’est le même vent dont je parlais qui les poussait vers ma fenêtre, je lui ai seulement coupé le sifflet.







* Le vent n'a pas de joues mais il trouve des mains. En quittant La Friche**, quelques mètres après la sortie du tunnel débouchant sur la rue Bénédit, j'étais naturellement en train de me plaindre de son inqualifiable comportement pendant le concert quand il ne s'est pas gêné, lui, pour me gifler : je le comparais donc à un gamin casse-pieds avec sa flûte et, réponse foudroyante (vraiment à l'instant même où ma phrase s'achevait), un morceau de carton d'un bon mètre s'est plaqué sur ma nuque — venue de nulle part, l'imitation parfaite d'une calotte vengeresse. "Eh oh, ça va, on a le droit de critiquer", n'ai-je pu alors que m'exclamer, et vous auriez ri comme nous si vous aviez été là — mais ces à-propos fantastiques du réel sont impossibles à croire comme impossibles à dire, hélas, quand bien même on vivrait pour eux.

** "Il nomma son jardin Le Jardin selon la technique littérale à la fois brute et sophistiquée qu'emploient les collectifs d'artistes quand ils réhabilitent une friche industrielle : une ancienne usine est appelée L'Usine, une boucherie La Boucherie, une mine La Mine, une sphère privée La Sphère privée, c'est-à-dire que l'unique remplace l'indéfini. C'est-à-dire que l'art, qui est plutôt dédié au centre-ville mais qui a du mal à payer le loyer, quitte le centre-ville, prend ses valises et vient emménager à L'Usine, une ancienne usine entourée de barbelés et d'un grand terrain où peuvent courir les enfants des artistes et les animaux. Et là où auparavant il y avait des milliers d'usines textiles, des milliers de soudeurs avec leur casse-croûte de midi, des quantités de frictions familiales, il n'y a plus ensuite qu'une seule Usine luisant dans le paysage, les autres s'éteignent et se rangent gentiment derrière, ce qui évite au groupe social d'avoir trop mal en y pensant. On ne peut pas exiger de l'art qu'il réhabilite la totalité des usines. Il a déjà un travail énorme, les dossiers s'empilent devant lui sur son bureau, on ne le voit presque plus, il est pauvre lui aussi. Il a des quantités de problèmes financiers, et pas seulement au point de vue loyer. Quoi qu'il en soit, il produit déjà un premier tour de magie grammatical, le tour de magie qui rend unique. L'art est une magie. La grammaire est une magie. À l'école, les cours de grammaire me faisaient déjà ce genre d'effet, ils me mettaient dans un irrépressible état d'excitation." (E. Pireyre, op. cit., p. 80-81)



3 commentaires:

brigitte celerier a dit…

pour le vent je l'avais avec un peu plus de violence sans doute
mais que j'aurais aimé être là pour ce qu'il laissait de Pesson et Scelsi deux de mes musiciens préférés parmi ceux qui me manquent tant depuis que suis ici

Insula dulcamara a dit…

Magnifique pièce de Pesson (enfin, comme toujours chez Pesson...).
Pour les mélodies de Sibelius, je garde toujours (mais je crois l'avoir déjà dit ici il y a longtemps déjà) mon coeur pour l'incandescence glacée de Kirsten Flagstad :
https://open.spotify.com/track/0Xc0IQagq4MNFpcqGTW87P

Didier da Silva a dit…

Flagstad, évidemment — mon cœur lui appartient aussi, mais c'était pour changer un peu.