jeudi 25 septembre 2008

Présente et incarnée




[Schumann, Le Paradis et la Péri, n°8]



« Car la musique est un plaisir intellectuel ou un plaisir sensuel suivant le tempérament de celui qui l’écoute […] La plupart des gens commettent l’erreur de supposer que c’est l’oreille qui les met en communication avec la musique et que, par conséquent, ils en subissent les effets de manière purement passive. Mais il n’en est rien ; c’est par la réaction de l’esprit aux indications de l’oreille (la matière venant par les sens, la forme venant de l’esprit) que le plaisir s’élabore ; et voilà comment il se fait que des gens doués d’une oreille également bonne diffèrent tant à cet égard. Or l’opium, en accroissant considérablement l’activité générale de l’esprit, accroît nécessairement ce mode particulier d’activité qui nous permet d’échafauder, à partir des matériaux bruts des sons organiques, un plaisir intellectuel élaboré. “Mais, me dit un ami, une succession de sons musicaux, c’est pour moi comme autant de caractères arabes, je ne puis y attacher aucune idée. ― Des idées, mon bon monsieur ! elles n’ont que faire ici : la seule espèce d’idées que l’on puisse rencontrer en pareil cas s’exprime en termes de sentiments.”
Mais c’est là un sujet étranger à mon présent propos : il suffit de dire qu’un choeur d’harmonie élaborée, par exemple, déployait devant moi ainsi que dans une tapisserie toute ma vie passée, non comme évoquée par un effort de mémoire, mais comme présente et incarnée dans la musique ; non plus douloureuse à contempler, mais ses détails accidentels abolis ou fondus dans quelque abstraction brumeuse ; et ses passions exaltées, spiritualisées et sublimées. Tout cela, on pouvait l’avoir pour cinq shillings. » 


Thomas de Quincey, Les confessions d’un mangeur d’opium anglais (1822) 

traduction (1962) de Pierre Leyris


mercredi 24 septembre 2008

Leader taciturne




« Il existe un disque de John Coltrane, enregistré avec son quartette dans un club new-yorkais. Dans l’un des morceaux, le pianiste, le bassiste, le batteur ménagent une brève introduction destinée à préparer l’envol du saxophone. Coltrane reste muet. Les musiciens continuent, manifestement déconcertés par ce caprice, d’autant qu’il s’agit d’un morceau familier de leur répertoire, où ils peuvent facilement prévoir leurs réactions réciproques, où l’improvisation n’intervient d’ordinaire qu’un peu plus tard. Ils brodent, Elvin Jones s’offre un solo puis, ayant musardé, tous trois rejouent une phrase qui ne peut pas ne pas introduire le ténor. Le silence se poursuit. L’enregistrement même donne le sentiment physique de cette béance, de la surprise des trois musiciens qui, on le parierait, regardent Coltrane impassible. Pendant dix minutes, ce n’est qu’une suite de préludes, de situations propices à l’entrée du leader, si vite enchaînés qu’il n’y a plus un instant, une note qui ne soit en suspens, qui ne le réclame. La salle participe à cette attente, crie “Coltrane, Coltrane !” et Coltrane, son saxophone à la main, pesant sur la bretelle, ne bouge pas. Peut-être le porte-il à sa bouche, éveillant un espoir aussitôt déçu. 
D’après les bruits de fond, les mouvements sonores qui parcourent l’assistance, les figures même qu’inventent les trois autres musiciens, on peut imaginer les attitudes, l’expression du leader taciturne. Occupés à la fois à préparer l’entrée la plus sensationnelle et à profiter de cette éclipse pour faire valoir leurs talents de solistes, Elvin Jones, McCoy Tyner et Jimmy Garrison rivalisent de trouvailles et, à qui a entendu ce morceau, il est impossible de croire que l’économie en a été préméditée, que leur étonnement ne va pas croissant. Après dix minutes, tous trois mettent insensiblement fin à cette suite ininterrompue d’introductions et décident, on le sent bien à la manière dont McCoy ouvre son solo, de faire de la musique tout seuls. Par un revirement qui peut paraître à son tour un hommage et un défi à Coltrane, ils ferment toutes les issues de leur discours. Celui-ci devient alors aussi clos qu’il était ouvert quelques instants auparavant. Toute l’invention qui appelait l’irruption du soliste s’emploie à l’interdire, à surveiller les interstices par où il pourrait se glisser. A la sollicitation insistante et imaginative succède une autarcie qui n’exige d’eux pas moins d’imagination mais plus de vigilance. Et, au milieu de ce flux musical tout entier acharné à l’exclure, Coltrane finit par entrer, par lancer une seule phrase, immense, d’une déchirante beauté, une de ces phrases qui, plus qu’elles ne seraient définies par eux, permettraient de définir les mots d’ampleur, de plénitude, d’envol. Toute l’intuition des autres leur dicte alors de superposer à cette phrase unique un cataclysme sonore qui, sans la couvrir, met une fin péremptoire au morceau, dans un frémissement de cymbales coupé net au moment où Coltrane s’arrête, à bout de souffle. » 

Emmanuel Carrère, L’Amie du jaguar, p. 155-156



samedi 20 septembre 2008

Un sermon se fait avec des sons




« La secte Fuke du bouddhisme zen, dont l’origine est très obscure, a contribué au développement du shakuhachi en assimilant le répertoire du hitoyogiri, qui a fini par devenir celui du seul shakuhachi. Il semble que des rônin, guerriers privés de maître, se soient regroupés en une pseudo-secte religieuse pour échapper au contrôle du gouvernement des Tokugawa. Ils auraient ainsi amalgamé la légende de Fuke, moine zen du IXe siècle qui demandait l’aumône en agitant une clochette, et la coutume japonaise des moines itinérants, komosô, qui mendiaient en jouant du shakuhachi. Toujours est-il qu’ils prennent le nom de komusô et se donnent pour des moines zen, en quête de la vacuité absolue ou kôku, au-delà des sons musicaux du shakuhachi (...) assimilant la pratique instrumentale à la pratique de la méditation. En 1670, la secte Fuke obtient la protection du gouvernement des Tokugawa et le shakuhachi devient ainsi l’apanage des komusô. Ces moines itinérants répandent des devises telles que : “la religion, c’est la musique”, “le souffle de la flûte est la voix de l’illumination", ou encore “un sermon se fait avec des sons”. »

 

Akira Tamba (notice du CD L’art du shakuhachi, Ocora Radio France, 1997)





mardi 16 septembre 2008

Il semble qu’il n’y ait pas de remède





« Cette prédilection inchangée pour Hebel, Keller et Walser m’a inspiré l’idée de leur rendre hommage avant qu’il ne soit peut-être trop tard. D’autres circonstances ont fait que sont venus s’y rajouter Rousseau et Mörike, dont il s’est avéré qu’ils ne déparaient pas l’ensemble. Le recueil couvre à présent une période de presque deux cents ans, et l’on remarquera que sur cette longue période le trouble du comportement a fort peu changé, qui pousse à transformer en mots tout ce qu’on éprouve et, avec une sûreté surprenante, à passer à côté de la vie. Ce qui m’a le plus étonné, dans les considérations que j’ai pu faire à ce sujet, c’est la terrible opiniâtreté des hommes de lettres. Il semble qu’il n’y ait pas de remède au vice de l’écriture ; ceux qui y ont succombé continuent de s’y adonner même lorsque l’envie d’écrire les a quittés depuis longtemps, même lorsqu’ils sont arrivés à l’âge critique où l’on court le risque, ainsi que le note Keller à l’occasion, de sombrer du jour au lendemain dans le crétinisme, même lorsqu’on n’aspire plus à rien d’autre qu’à pouvoir enfin arrêter le mouvement des rouages dans sa tête. Rousseau, qui, réfugié sur l’île de Saint-Pierre — il a alors cinquante-trois ans —, voudrait déjà s’arrêter de sans cesse réfléchir, continuera d’écrire jusqu’à sa mort. Mörike apporte des retouches à son roman alors que cela n’en vaut plus la peine depuis bien longtemps. Keller démissionne de ses fonctions à cinquante-six ans pour se consacrer entièrement à la littérature et Walser ne peut se délivrer de la contrainte d’écrire qu’en se mettant pour ainsi dire lui-même sous tutelle. A considérer la rudesse de cette décision, il m’est apparu extrêmement émouvant d’entendre, il y a quelques mois, dans un film réalisé par la télévision française, un ancien gardien de l’asile d’Herisau nommé Josef Wehrle déclarer que Walser, bien qu’il se fût totalement détourné de la littérature, avait toujours dans la poche de son gilet un reste de crayon et des bouts de papier prédécoupés sur lesquels il n’était pas rare qu’il note ceci ou cela. Mais dès qu’il se croyait observé, poursuivait Wehrle, il s’empressait de faire disparaître le tout comme s’il avait été surpris en train de faire quelque chose d’interdit ou même d’inavouable. Ecrire est de toute évidence une activité dont on ne se défait pas aussi facilement, même quand elle vous est devenue détestable ou impossible. Du point de vue de celui qui écrit, il n’est presque pas d’arguments à avancer pour sa défense, tant elle est peu gratifiante. 

Peut-être serait-il réellement mieux de se contenter d’écrire, comme Keller en avait l’intention à l’origine, un petit roman sur la carrière tragiquement avortée d’un jeune artiste, avec une fin qui aurait la noirceur du cyprès et ensevelirait tout, puis de poser la plume. Les lecteurs, il est vrai, y perdraient beaucoup, car les pauvres écrivains prisonniers de leur monde de mots leur ouvrent parfois des perspectives d’une beauté et d’une intensité que la vie elle-même n’est guère en mesure de leur faire connaître. »

 

W. G. Sebald, Avant-propos des Séjours à la campagne (1998)



samedi 13 septembre 2008

S'il faut rire ou pleurer



“La musique devrait être réservée aux couches supérieures. En grande quantité, elle a des effets crétinisants sur la masse. Aujourd’hui, on la sert déjà dans chaque pissoir. Mais l’art doit rester un présent rare, quelque chose à quoi les petites gens puissent aspirer comme au ciel. Il ne faut pas que l’artiste se complaise dans le cloaque. C’est une erreur, outre que c’est d’un mauvais goût effroyable. Sympathie, grâce, élévation sont les éléments dont l’art ne saurait se passer. — En ce qui me concerne, la musique ne me manque pas tant que je suis dans mon état normal. Je lui préfère une conversation amicale. Mais à Berne, à l’époque où j’étais amoureux de deux serveuses, j’avais la nostalgie de la musique et lui courais après comme un possédé.”


 

À côté de l’établissement thermal Jakobsbad se dresse une bâtisse baroque qui fait penser à un cloître, probablement un asile de vieillards. Moi : “On entre pour voir ?” — Robert : “C’est sûrement beaucoup plus joli de l’extérieur. Il ne faut pas chercher à percer tous les secrets. C’est une conviction qui m’a guidé ma vie durant. N’est-il pas merveilleux que tant de choses, au cours de notre existence, demeurent mystérieuses et inaccessibles, comme cachées derrière des murs couverts de lierre ? Cela leur donne un charme indicible mais qui se perd chaque jour davantage. Aujourd’hui, tout est devenu objet de convoitise, de brutale prise de possession.”

 




Pour finir, nous allons dans une pâtisserie où il prend un plaisir non dissimulé à dévorer six tartelettes à la file. Faisant sans doute allusion à sa maladie, il déclare au moment où nous prenons congé l’un de l’autre : “Il faut aussi qu’il y ait des désagréments dans la vie d’un homme afin que le beau se détache dans toute sa plasticité de ce qui n’est pas beau. Les soucis sont nos meilleurs éducateurs.”


 
À ma surprise, il se met à parler en chemin de son séjour à l‘hôpital : “Je me plaisais beaucoup dans ma chambre de malade. Rester couché comme un arbre abattu, sans avoir à bouger le petit doigt. Tous les désirs s’endorment comme des enfants las de jouer. On se sent comme dans un monastère ou comme dans l’antichambre de la mort. Pourquoi me laisser opérer ? J’étais assez bien comme cela. Il n’y avait guère que lorsqu’on servait à manger aux autres malades et pas à moi que je l’avais mauvaise. Mais cette réaction également tendait à s’estomper. — Je suis convaincu qu’Hölderlin, durant les trente dernières années de sa vie, n’était pas si malheureux que les professeurs de littérature se plaisent à nous le dépeindre. Pouvoir rêvasser tranquillement dans un coin sans avoir constamment des devoirs à remplir, ce n’est certes pas un martyr. Sauf que les gens croient que c’en est un !”


 

Il parle du réconfort que vous procure la “maîtrise drôlatique” d’un Charles Dickens ou d’un Gottfried Keller à la lecture desquels on se demande toujours s’il faut rire ou pleurer. Il s’agit là, selon lui, d’un signe distinctif du génie. J’interviens : “Quand on lit du Walser, c’est aussi très exactement ce que l’on se demande.” Il s’arrête brusquement sur la chaussée et déclare d’un air grave, presque consterné : “Non, non ! Je dois vous prier instamment de ne plus jamais citer mon nom à la suite de celui de maîtres de cette envergure. Ni même de le chuchoter. J’ai envie de disparaître sous terre, comprenez-vous, lorsque mon nom est cité en pareille société.”


 



Le ciel est sans nuages, ce matin, le froid coupant. Dans le hall de la gare, nous nous demandons où aller aujourd’hui. Robert, sans pardessus, mains et joues d’un rouge bleuté, le menton hérissé de poils blancs, me demande d’un air mi-figue mi-raisin : “Vous avez concocté un programme en cours de route ?” — “Pas du tout !” — “Qu’est-ce que vous diriez d’Appenzell ? Non, ce serait trop pour aujourd’hui ! Voulez-vous que nous allions dans les hauteurs ? Ou alors, à Saint Gall ?” — Moi : “Vous avez envie d’aller en ville ?” — “A vrai dire, oui !” — “Dans ce cas, en avant !” — Robert, après quelques pas : “Ralentissons, voulez-vous ? Ne courons pas après la beauté. Qu’elle nous accompagne plutôt, comme une mère qui marche à côté de ses enfants.”

 



Il réagit vivement, comme sous la morsure d’un serpent, quand je lui dis : “Comment pouvez-vous parler de vous comme d’un écrivain raté ? Le succès se mesure-t-il donc au poids des ouvrages produits par un poète ? Si vous saviez combien de gens, aujourd’hui encore, parlent avec enthousiasme de vos livres !” — “Silence, silence !” l’entends-je gémir dans le brouillard. “Comment pouvez-vous dire des choses pareilles ! Vous n’espérez tout de même pas que je vais croire à vos pieux mensonges !” Au même instant, un cavalier passe au galop sur un gros cheval — peut-être le vétérinaire de la commune — et disparaît rapidement tel un fantôme.
 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser



vendredi 12 septembre 2008

Des gens simples comme nous




Il n’est pas loin de midi. En chemin, tandis que nous marchons d’un pas allègre, je dis enfin à Robert (cela me démange depuis longtemps mais je voulais attendre le moment propice de manière à ne pas le choquer) que sa soeur Lisa, hospitalisée à Berne dans un état désespéré, a formulé le voeu que Robert lui rende visite en ma compagnie. Elle désire voir une dernière fois son frère avant de mourir. Il proteste aussitôt avec une extrême vigueur : “Eh, mais qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ! Je ne peux et ne veux plus mettre les pieds à Berne après en avoir été pratiquement chassé. C’est une question de point d’honneur. Et puis je suis à présent rivé à Herisau ; j’y ai des devoirs quotidiens que je ne veux en aucun cas négliger. Surtout ne pas me faire remarquer, ne pas troubler l’ordre de l’hospice ! Je ne peux pas me le permettre... Et puis, vous savez : je suis sourd à ce genre de désirs sentimentaux. Ne suis-je pas malade, moi aussi ? N’ai-je pas besoin de ma tranquillité ? En pareil cas, le mieux est de rester tout seul. Je n’ai pas voulu autre chose lorsqu’on m’a interné à l’hôpital. Des gens simples comme nous doivent se tenir aussi tranquilles que possible dans une telle situation. Et je devrais à présent cavaler avec vous jusqu’à Berne ? Vous voudriez que j’aie honte ? Nous serions là, plantés comme deux piquets devant la pauvre Lisa, avec pour seul résultat de la faire encore éventuellement pleurer. Non, non, j’aime beaucoup Lisa mais je ne suis pas disposé à céder à ce genre de sensiblerie féminine ! Il convient que nous nous promenions ; vous n’êtes pas de cet avis ?” — Moi : “Mais Lisa va mal, très mal. Peut-être ne la reverrez-vous jamais... !” — “Eh bien, nous ne nous reverrons donc jamais. Tel est le destin des êtres humains. Je devrai mourir seul, un jour, moi aussi.” 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser (1977)



mercredi 10 septembre 2008

Quelque chose de las de vivre


Pièce en chambre 

Je connais un écrivain qui, après s’être vainement évertué pendant plusieurs semaines à trouver un sujet convenable, finit par avoir la plaisante idée d’entreprendre un voyage exploratoire sous son lit. Le résultat de cette expédition téméraire et périlleuse fut cependant, ainsi que n’importe qui eût pu le lui prédire en le voyant faire, égal à zéro. 



Désappointé et découragé, notre aventurier dut se relever du parquet sur lequel il s’était jeté, non sans le regret assez cuisant de n’avoir déniché aucun sujet de texte intéressant et digne de ce nom. “Que faire, à présent, et comment diable assurer mon maigre et frugal pain quotidien ?” se demandait-il, dévoré d’inquiètude et d’appréhension. Et comme il se creusait ainsi la tête pour trouver une issue aux ténèbres mentales qui l’environnaient, il découvrit soudain juste sous son nez un spectacle si singulier, si captivant, que de sa vie il n’eût osé rêver pareille aubaine. En effet, sur la cloison, qui était grise, noire et tachée de moisi, pointait un vieux clou rouillé auquel était suspendu un parapluie. “Que vois-je”, s’écria d’une voix sonore et joyeuse l’écrivain tout réjoui, “mais c’est incroyable. Par l’immortalité de mon âme : j’ai déniché le thème le plus beau et le plus profond.” 


Sans réfléchir une seule minute, ni prendre le temps de fourrager consciencieusement dans ses cheveux, ainsi qu’il aimait tant à le faire avant de se mettre au travail, il alla droit à sa table à écrire, s’assit, prit la plume et plein d’ardeur, griffonna à la hâte les lignes suivantes : “J’ai vu une chose inouïe, une chose, à sa manière, magnifique. Je n’ai pas eu à chercher loin. La pièce se jouait tout près. J’étais dans ma chambre, plongé dans mes pensées. Tout à coup j’ai aperçu quelque chose de las de vivre qui était accroché à quelque chose de rassasié de jours. C’était un vieux clou fatigué, déjà presque à moitié tombé de son trou, qui ne le retenait pas bien, et à ce clou, pendait un vieux parapluie usé, presque aussi vieux.
 De voir une vieillerie minable cramponnée à une autre vieillerie minable, de voir et d’observer une caducité accrochée à l’autre caducité, tels deux mendiants qui, prêts à mourir d’une minute à l’autre, s’étreignent dans un désert glacé et sans espoir afin de tomber étroitement enlacés. De voir comment un faible dans sa faiblesse soutenait un autre faible avant de s’effondrer lui-même dans un épuisement total, de voir ce malheureux dans son pitoyable malheur, offrir encore à l’autre malheureux son soutien dérisoire, ne fût-ce que jusqu’à son propre et complet effondrement : voilà qui m’a profondément ému et bouleversé, et je n’ai pas voulu tarder à le noter ici.” L’écrivain s’arrêta. Pendant qu’il écrivait, sa main s’était raidie de froid ; car il n’avait pas de quoi chauffer sa chambre. Dehors, un vent glacé de décembre balayait les rues de la capitale. Notre écrivain considéra longuement, mécaniquement, ce qu’il venait d’écrire, appuya sa tête sur sa main et soupira. 

Robert Walser, Vie de poète (1917) 






Après un silence : “Le talent poétique le plus remarquable est souvent celui qui se passe de toute action et se déploie dans le cadre étroit d’un milieu régional. Je me méfie d’emblée des écrivains qui excellent dans l’action et n’ont pas assez du monde entier pour mettre en scène leurs personnages. Les choses du quotidien sont assez belles et riches pour qu’on puisse en tirer des étincelles poétiques.”
 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser (1977)



samedi 6 septembre 2008

S'il suffisait de la joie




« A côté de mon engagement proprement dit, je peins, comme tu le fais ou pourrais le faire en poésie, d’après nature. Je sors à l’air libre, je me remplis les yeux du divin spectacle de la nature, je rapporte à la maison quelque impression profonde, ou un projet de tableau ou de canevas, afin de mener à bien ma réflexion en chambre, en sorte que ma peinture est moins une peinture d’après nature qu'une peinture après nature. La nature, mon cher frère, est grande d’une façon tellement mystérieuse et tellement inépuisable qu’au moment même où l’on s’en réjouit, on en souffre déjà ; mais je m’aperçois qu’il faut bien se résoudre à ce qu’il n’y ait peut-être aucun bonheur au monde où il n’entre quelques atomes de douleur, bref, je veux te dire et me dire par là, simplement, que je mène un dur combat. Des mélodies se marient aux couleurs que l’on voit dans toute la nature environnante. Et viennent encore s’y ajouter nos pensées. 


En outre, tu voudras bien garder à l’esprit que tout varie sans cesse, à chaque heure du jour, matin, midi et soir, et que l’air en soi est déjà quelque chose de très singulier, d’étrange, de fluide, qui baigne toutes choses, qui revêt n’importe quel objet d’une foule d’aspects déconcertants, et qui métamorphose les formes comme par enchantement. Imagine à présent le pinceau et la palette, toute la lenteur de l’outil, du labeur artisanal grâce auxquels le peintre impétueux, impatient, est censé happer les mille beautés singulières, vagues, éparpillées ici et là et qui souvent ne font qu’effleurer le regard, afin de les enfermer dans quelque chose de solide, de durable, de les recréer en images vivantes, fulgurantes, jaillissant avec puissance du plus profond de l’âme du tableau : alors tu comprendras ce combat, alors tu comprendras qu’il y ait tremblement ! 


Ah, s’il suffisait de l’amour que nous ressentons, s’il suffisait de la joie, de l’idée satisfaite, séduisante, et d’une simple aspiration, s’il suffisait de désirer ardemment, de bon cœur, s’il suffisait d’une pure et béate contemplation. Laisse-moi t’embrasser, et porte-toi bien. Une chose est sûre : à l’un et à l’autre, à toi, le poète à tant qu’à moi, le peintre, il nous faut de la patience, du courage, de la force et de la persévérance. Vingt fois, trente fois encore, porte-toi bien, garde-toi des rages de dents, reste à peu près solvable et écris-moi une lettre si longue qu’il me faudra toute une nuit pour la lire. » 

Robert Walser, Lettre d'un peintre à un poète
in Vie de poète (Poetenleben, 1917)



lundi 1 septembre 2008

Prompt le non redit oui




Je sens, moi ! Sentir pense vif.

Il sait exactement la chose

en tout point. Oui, pardonnez-moi,

sentir se figure une chose

plus noblement que la pensée.

En lui, pauvre de jugement,
juger juge plus vif, plus simple.

Je prise donc peu la pensée.
Pleine d’opinions et de poses,

elle ne fait que rabâcher.

Voilà, tels sont les faits, dit-elle,

Bornée en son mesquin verdict.

[…]

Oui, et pourtant non. Si j’étouffe

le oui, prompt le non redit oui […]
Non m’épuise. Oui a de la grâce.

Quoi que tu dises, je te crois.

[…]

La fin s’embrasse dans la fin

sans que le début soit fini.
 

Robert Walser, Blanche-Neige (Schneewittchen), 1902

traduction de Hans Hartje et Claude Mouchard



dimanche 31 août 2008

Les grandes douleurs sont bavardes


Le néant raconte au vide de bien étranges choses. (p. 27) 

Ta carte de crédit qui sautait en l’air quand tu réussissais à la pêcher dans un recoin de poche, et cet air pétrifié au moment du code comme si tu étais sur le point de déclencher la mise sur orbite du magasin. (p. 55) 

— J’ai une bouteille de champagne au frigo. 
Nous en avons vidé la dernière coupe devant un débat sur l’intelligence artificielle. Dans quinze ans, il y en aura dans tous les objets, et on se sentira bête en posant la main sur sa brosse à dents. Je ne parle même pas de mon ordinateur qui critiquera d’une voix de fausset les moindres de mes phrases, et les effacera en ricanant. (p. 66) 

Je vous ai donc conseillé d’aller plutôt voir un psychiatre. Avec une poignée de lithium, d’antidépresseurs, et de neuroleptiques, il saurait mettre au pas vos neurotransmetteurs, jusqu’à tant illuminer votre néocortex, qu’à la fin du traitement votre front vous servirait de lampe pour terminer dans l’obscurité la lecture du Temps retrouvé sans réveiller votre voisin de lit. (p. 94) 

Je vous ai raconté que dans quarante ans vous viendriez me porter des oranges à l’hospice. Vous seriez quant à vous une pimpante septuagénaire assoiffée de jeunesse, écrasant chaque matin ses rides comme des comédons […] J’aurais les deux pieds dans la décrépitude, le cul dans la tombe, et un sexe ratatiné dans son fourreau bruni entortillé autour du gland comme une cornette fripée dont la plus souillon des truies ne voudrait pas pour torcher ses porcinets.
— Et un jour, tu suivras mon convoi funèbre à vélo. 
— Non, à la nage, on t’enverra dans un égout. 
— Bref, des obsèques à chier. (p. 96-97) 

Je vous l’accorde, la vie est un interminable dimanche. Où l’on s’ennuie, où l’on s’écorche les genoux aux rochers, où l’on se chamaille pour une pelle, une bouée, pour un seau, où l’on s’entre-tue, où l’on s’amuse à s’embrasser, où l’on construit des châteaux de sable en tournant le dos à la marée. Mais, j’imagine qu’à la fin de la journée. En fermant les yeux, on doit se dire. Que c’est un merveilleux souvenir. (p. 138) 

Grands dieux ! Mais tu dégoulines ! (p. 139) 

Lacrimosa est un très bon livre. On y retrouve le grand style de Régis Jauffret, cette prose rythmique et pleine, musculeuse et imperturbable, sonnante et pas le moins du monde trébuchante, ces phrases dont chaque point est un point final et qui pourtant sans cesse se relèvent comme un boxeur éteint mais teigneux. 

On peut toujours bricoler une dent, mais le désespoir n’est pas une pulpite. Même si votre psychanalyste avait été chirurgien, il n’aurait pu vous l’arracher du cerveau avec un tire-nerf ou un davier. Ni trier vos neurones comme on trie avant une insémination les spermatozoïdes d’une semence douteuse, pour ne garder que les plus vigoureux et jeter les boiteux, les infirmes, ceux qui auraient de toute façon terminé dans la voiture-balai avant d’atteindre l’ovule, ou se seraient rendus complices de la naissance d’un individu piteux, pas compétitif, pas épanoui, pas tonique […]

Lacrimosa est le tombeau d’une jeune femme suicidée que le narrateur, un écrivain, vouvoie, comme on voit (il l’a aimée mais pas assez). Le livre fait alterner souvenirs de la morte et leur commentaire par la morte elle-même, furieuse de n’être qu’un “procédé romanesque” et de le savoir. Dans un premier temps, Jauffret déforme jusqu’au grotesque, jusqu’au délire, dans cette manière noire qu’on lui connaît, ce qu’on suppose avoir été une réalité. Son héroïne ne s’en laisse pas conter : 

Ce n’est pas tout d’être morte, il faut encore être supposée t’entendre raconter une histoire […] ! Tu prends la réalité pour un taudis ? Un bout de cave trop minuscule pour contenir ton cerveau de mammouth ? Tu aimes le toc de l’imaginaire, la plus belle des nuits te semble trop mate. Tu te crois obligé de l’encaustiquer avec tes lubies, de la frotter à grands coups de phrases pour essayer de la faire briller. Tu n’aurais pas pu raconter qu’après l’amour nous nous étions simplement endormis ? 
— C’est si humiliant pour toi d’avoir vécu ? 

Tombeau qui refuse obstinément d’aligner des phrases forcément sublimes sur les prestiges de la mort, qui se méfie comme de la peste du solennel pathétique que la vraie douleur qui l’anime pourrait si facilement lui inspirer, 

Les vivants aiment les morts, comme les enfants aiment le loup. Ils disent qu’elle rôde, qu’elle les frôle, pour un peu ils la caresseraient à travers les barreaux comme des plongeurs protégés dans leur cage tapotent de leur main gantée le museau des requins. 

Lacrimosa se nourrit de ce qui devrait l’abattre, cette conscience douloureuse de l’imposture de toutes les postures que l’écrivain peut prendre devant le gouffre. 

Vous autres, gens de plume, vous versez volontiers dans la confession, mais vous n’avouez que les crimes dont vous entendez leurrer vos contemporains, afin de mieux cacher ceux qui vous feraient rougir comme des vierges déshabillées par un rustre. Petit imposteur, tu te gausses de toi pour à force de dérision faire étalage de ton humilité. Tu peux t’agenouiller, te prosterner, en signe de contrition te couvrir la tête d’épluchures, ce sera pour tenter d’être aimé, adoré davantage, comme une idole dont on louerait jusqu’aux hémorroïdes ! 

Et cependant ce plumitif mégalo et roublard, à l’aise dans son cynisme comme un poisson dans une mer de larmes, navré de pérorer mais si fier de ses pages, parvient à nous toucher ; Charlotte n’existe plus — elle existe juste assez pour le lui répéter — mais, tortionnaire de son propre chagrin, son vieux Werther souffrant, trop couard pour la rejoindre, a les moyens de la faire parler ; et il lui parle des moments heureux qu’ils connurent comme pour la persuader qu’elle a eu tort, défend (plutôt mal) la vie qu’elle a refusée comme une gamine une assiette d’épinards avec l’éloquence pas fière de son mensonge d’une mère vantant ses vitamines ; et le lecteur suit le ping pong de cet impossible dialogue, admiratif de sa dynamique infernale, gagné peu à peu par l’émotion que cette mécanique tente d’endiguer avec la dernière énergie mais qui déborde de toutes parts. 

Si j’avais eu une once de foi, ou si j’avais été assez lâche pour me réfugier dans le surnaturel par peur du mauvais temps, à tout hasard je me serais prosterné. J’ai essayé en vous écrivant une histoire de dompter la mort. Vous savez bien que je n’y suis pas parvenu.


Surgis de leurs cendres




« La poussière, dit-il, lui était beaucoup plus familière que la lumière, que l’air, que l’eau. Rien ne lui paraissait plus insupportable qu’une maison où l’on fait la poussière, et nulle part il ne se trouvait plus à l’aise que là où les choses ont le droit de rester où elles sont, sans qu’on les dérange, adoucies par la scorie noire et veloutée qui se dépose quand la matière, par touches imperceptibles, se décompose pour retourner au néant. De fait, en voyant Ferber travailler des semaines durant à l’une de ses études de portrait, il m’arrivait souvent de penser que ce qui primait chez lui, c’était l’accumulation de la poussière. Son crayonnage violent, opiniâtre, pour lequel il usait souvent, en un rien de temps, une demi-douzaine des fusains confectionnés en brûlant du bois de saule, son crayonnage et sa façon de passer et repasser sur le papier épais à consistance de cuir, mais aussi sa technique, liée à ce crayonnage, d’effacer continuellement ce qu’il avait fait à l’aide d’un chiffon de laine saturé de charbon, ce crayonnage qui ne venait à s’interrompre qu’aux heures de la nuit n’était en réalité rien d’autre qu’une production de poussière. J’étais toujours étonné de voir que Ferber, vers la fin de sa journée de travail, à partir des rares lignes et ombres ayant échappé à l’anéantissement, avait composé un portrait d’une grande spontanéité ; mais étonné je l’étais encore plus de savoir que ce portrait, le lendemain, dès que le modèle aurait pris place et que Ferber aurait jeté un premier coup d’œil sur lui, serait infailliblement effacé, pour lui permettre à nouveau, sur le fond déjà fort compromis par les destructions successives, d’exhumer, selon son expression, les traits du visage et les yeux en définitive insaisissables de la personne, le plus souvent mise à rude épreuve, qui posait en face de lui. Quand il se décidait enfin, après avoir peut-être rejeté quelque quarante variantes ou pour mieux dire les avoir bannies à coups de gomme dans le papier et recouvertes d’autres esquisses, à se dessaisir d’un tableau, moins par conviction de l’avoir achevé que cédant à un sentiment de lassitude, on croyait avoir devant les yeux un portait issu d’une longue lignée d’ancêtres aux visages gris, surgis de leurs cendres pour continuer à hanter sans fin le support malmené. » 

W. G. Sebald, Les émigrants (1992)



mardi 26 août 2008

Un ultime raclement de mandibules


« Personne, vraisemblablement, n’imagine l’ampleur des souffrances et des malheurs qui se sont accumulés ici, et dont j’espère qu’ils finiront par se diluer en même temps que se décompose cet extravagant palais de planches […] »




« Par ailleurs, dit le Dr Abramsky, l’ensemble des archives, les anamnèses, les dossiers médicaux, les rapports journaliers qui, de toute manière, étaient plutôt rédigés à la va-vite sous Fahnstock, ont sans doute été dévorés depuis longtemps par les souris, car celles-ci ont pris possession de la bastide des fous depuis qu’elle est désaffectée et s’y sont multipliées au point de constituer désormais une population phénoménale — à en juger tout au moins par les bruits furtifs et incessants que j’entends dans la vieille coque desséchée, toutes les nuits où le vent ne souffle pas. Parfois, quand la pleine lune se lève derrière les arbres, j’ai l’impression d’entendre un chant pathétique sortant de milliers de gorges minuscules. J’ai mis tous mes espoirs dans la gent trotte-menu, et aussi dans les vrillettes, horloges de la mort et perce-bois qui, à plus ou moins brève échéance, vont faire tomber en ruine ce sanatorium, lequel cède déjà par endroits en émettant des craquements sinistres. Un rêve récurrent me donne à voir ce spectacle, dit le Dr Abramsky en contemplant la paume de sa main gauche. Je vois le sanatorium sur son éminence, je vois tout à la fois le bâtiment dans son ensemble et le plus infime de ses détails ; et je sais que les colombages, la ferme du toit, les montants de portes et les lambris, les planchers et les escaliers, les rampes et les balustrades, les encadrements de fenêtres et les linteaux sont déjà, sous la surface, irrémédiablement minés et que le tout va s’effondrer incessamment, dès l’instant où l’insecte élu parmi la horde aveugle des insectes, dans un ultime raclement de mandibules, fera céder une dernière résistance qui n’a déjà plus rien de matériel. Et c’est alors ce qui se passe effectivement dans mes rêves, avec une lenteur infinie : un grand nuage jaunâtre monte du sol, dispersé par la brise, et à la place de ce qui fut autrefois le sanatorium il ne reste plus qu’un petit tas de sciure très fine, une poudre jaune pareille à du pollen. » 

W. G. Sebald (1944-2001), Les émigrants



vendredi 22 août 2008

Ce qui a été ne peut plus être anéanti





« C’est que la virtuosité, par une de ses dimensions, échappera toujours à la reproduction et à la plus haute fidélité : cette dimension, dimension irrationnelle, impalpable et en quelque sorte pneumatique, est celle de l’événement historique qu’on appelle le Concert. Un concert n’est pas un manuscrit, livre ou partition, ce manuscrit fût-il un chef-d’oeuvre. Le concert est quelque chose qui advient, comme une bataille. Ou comme l’amour. Un récital de Serge Rakhmaninov à Prague en 1930 restera dans la mémoire de ceux qui l’entendirent comme un événement irréversible et “primultime” où se résume toute l’ambiguïté de l’avoir-eu-lieu, c’est-à-dire le charme nostalgique de la passéité... Non, personne ne nous rendra cette exaltation d’un soir ! L’exaltante soirée devenant, au fil des années, de plus en plus vague et lointaine, nous finissons par douter de l’avoir réellement vécue : est-ce un souvenir ébloui ou une illusion ? Un rêve magique et un phantasme ? Un effet d’approximation ? Ou peut-être le récit d’un autre que nous confondons, l’oubli aidant, avec une expérience personnellement vécue, au point de nous l’approprier ? Sommes-nous de bonne ou de mauvaise foi ? Et pourtant, nous avons vécu l’inoubliable soirée de la rue Smetana ! La précarité temporelle et l’effet de recul troublent cette évidence, mais l’évidence proteste contre la précarité temporelle. 



À l’époque impitoyable et désespérément sèche où nous avons le malheur de vivre, la soirée de Prague rétablit notre communication avec la musique. La virtuosité, quand elle reste la soeur du génie mélodique, s’adresse sans doute aux côtés enfantins de notre nature, mais elle réveille, elle ébranle par là même les puissances d’émerveillement endormies en nous et de toutes parts refoulées par les imprécations du pédantisme et les vociférations de la fureur. Ce remuement libérateur est déjà une espèce d’inspiration poétique. Certes, la réussite virtuose est aussi éphémère que le parfum d’une rose, aussi fugitive que les couleurs féeriques d’un coucher de soleil ; certes, la virtuosité d’un soir est sans lendemain, comme est sans lendemain un feu d’artifices dont il ne reste après coup que des cendres refroidies et une âcre odeur de fumée dans la nuit, comme furent sans lendemain les Ballets russes, dont il ne reste aucune trace... Aucune trace, ou plutôt presque aucune ; rien que de pauvres reliques éparses ; non pas des pièces d’orfèvrerie, des trésors et joyaux précieux, des meubles massifs et des étoffes somptueuses, des objets défiant les siècles, comme dans les expositions de riches ; rien de tout cela ! simplement une vieille affiche déteinte, des photographies pâlies par le temps, d’anciens programmes, quelques décors évoquant la féerie disparue... et un chausson de Tamara Karsavina […] 


Et pourtant, au delà de tant de vestiges dispersés et d’épaves qui sont les restes visibles des Ballets russes, nous pressentons je ne sais quoi d’essentiel, et ce je-ne-sais-quoi reste invisible et intraduisible : il n’y a pas d’ “oeuvre” des Ballets russes, mais il y a, au point de jonction, ou en quelque sorte au foyer de plusieurs arts, une oeuvre pneumatique qui est paradoxalement une oeuvre de l’instant, qui apparaît et disparait au cours de la même soirée et pour ainsi dire en une seule fulguration, sans laisser d’elle-même aucun dépôt dans les archives en dehors d’un enregistrement électromagnétique plus ou moins illusoire. Cette “oeuvre” instantanée est la conjonction miraculeuse d’une musique, d’une chorégraphie et d’un décor ; et on peut la dire “sémelfactive”, en ce sens que, même répétée, elle apparaît chaque fois pour la première fois, chaque fois pour la dernière fois ; chaque fois pour la première-dernière fois ! Le fait même de l’apparition-disparaissante ne disparaîtra jamais : car il est indestructible. Ce qui a été a été et ne peut plus ne pas avoir été. Ce qui a été ne peut plus être anéanti. Un récital où Horowitz joue la seconde Sonate pour piano de Rakhmaninov est l’éblouissement fantastique d’une seule soirée, mais cet éblouissement d’un soir est l’instant d’un récital éternel. Tous les méconnus seront donc un jour reconnus. Dans la mélancolie des gloires défuntes survit secrètement la splendeur inoubliable de l’avoir-été. »

Vladimir Jankélévitch, LISZT ET LA RHAPSODIE, essai sur la virtuosité (1979)

Chapitre V. Pour et contre la virtuosité : pour



mardi 12 août 2008

Pour s'édifier et s'instruire




« Tandis [...] que le soleil se levait et se couchait suivant son habitude, et que la cloche du château tintait ni plus ni moins à l’heure du dîner et de la prière, le corps du seigneur défunt de Crawley-la-Reine gisait étendu sur un lit de parade, dans la pièce qu’il avait occupée de son vivant ; auprès de ces dépouilles mortelles se tenaient des mercenaires que l’on payait pour ce service. Mais du reste, nulle plainte, nul regret, excepté de la part de la malheureuse qui avait espéré longtemps se voir enfin l’épouse et la veuve de sir Pitt, et qui avait été contrainte de fuir honteusement du château où elle avait bien failli régner en souveraine. Avec un vieux chien d’arrêt pour lequel le vieux baronnet, dans la dernière période de son existence et jusqu’au milieu de son affaiblissement intellectuel, avait conservé une affection marquée, elle était le seul être à qui la mort du maître eût causé un chagrin réel. Aussi devons-nous ajouter que, pendant sa vie, le baronnet s’était fort peu préoccupé du soin de se faire regretter après sa mort. Il fut oublié, comme cela arrive à ceux même dont la vie a été le mieux remplie ; seulement le fut-il peut-être encore quelques jours plus tôt. 

On peut suivre, pour s’édifier et s’instruire, ce cercueil qui se rend à la sépulture de famille ; contempler ce cortège si recueilli et si rigoureusement vêtu de noir, toute la famille du défunt entassée dans les voitures de deuil, ces mouchoirs déployés pour essuyer des larmes qui ne couleront jamais, l’entrepreneur des pompes funèbres qui s’agite et se démène avec ses hommes pour gagner son argent en conscience, les tenanciers faisant au nouveau seigneur leur compliment de condoléances, d’un ton lamentable et contrit, les voitures de tous les hobereaux du voisinage marchant en file, au petit pas, et du reste parfaitement vides, le ministre prononçant la formule sacramentelle : “Le très cher frère que nous venons de perdre, etc.”, enfin tout l’étalage de vanités réservé pour ce jour suprême, depuis les housses de velours couvertes de larmes d’argent jusqu’à la pierre qui couvre la tombe et où l’on ne grave jamais que des mensonges. 

Le vicaire de Bute, sortant tout frais émoulu de l’unversité d’Oxford, composa, en collaboration avec sir Pitt, une épitaphe latine de circonstance, qui fut gravée sur la pierre tumulaire. Ce jeune vicaire prêcha en outre un sermon remarquable, où il exhortait les survivants à savoir réprimer leur chagrin, et les avertissait, avec tous les ménagements possibles, de se préparer, quand leur tour viendrait, à franchir le seuil de ces portes terribles et mystérieuses qui venaient de se refermer sur l’homme si regretté qu’ils avaient tant aimé. 

La cérémonie finie, les fermiers remontèrent sur leurs chevaux pour rentrer à leurs fermes, les voitures des seigneurs voisins s’en allèrent comme elles étaient venues, et les hommes des pompes funèbres, après avoir ramassé leurs tentures, leurs velours, leurs panaches et tout l’appareil mortuaire, grimpèrent sur le char d’apparat et repartirent pour Southampton. Chacune de ces figures contristées reprit son expression naturelle dès que les chevaux eurent franchi la grille du parc, et, sur la route, on put voir à la porte de plus d’un cabaret ces sombres escouades rangées en cercle autour d’un pot de bière. Voilà tout ce qui signala le départ de sir Pitt du château où il avait été le maître pendant plus de soixante ans. » 

William Makepeace Thackeray 
La foire aux vanités, roman sans héros (1848), p. 651-653