jeudi 30 décembre 2010

Trois pieds




"tu découvres
à trente-deux ans
que tu es un enfant surdoué
et que la chaise sur laquelle
tu es assis
a trois pieds
et que tu ne pourras
confier à personne
tes émotions

qu'est-ce que tu fais ?"


Pascale Petit, Tu es un bombardier en piqué surdoué
Le Bleu du Ciel, 2006



mercredi 29 décembre 2010

Choix narratifs





« Sans Diamante Zarialiyane, qui m’a recueilli, hébergé et choyé pendant les vingt-sept mois de ma dépression à Pondichéry, je n’aurais jamais pu écrire Vain poisson rouge. Qu’elle en soit ici remerciée. Merci également à la sœur de Diamante Zarialiyane, Myra Zarialiyane, pour ses merveilleuses orangeades servies chaque soir au coucher du soleil, et qui ne sont pas pour rien dans mon rétablissement et mes choix narratifs. »
 

Antoine Volodine, Remerciements in Écrivains (2010)



lundi 27 décembre 2010

Permanent Midnight


Les Mémoires des ténèbres (traduction emphatique de Permanent Midnight, 2005) relatent le combat d’un homme contre son addiction à l’héroïne ; dédié à Hubert Selby Jr, ce gros livre est l’œuvre de Jerry Stahl, lequel, dans les années 80, connut l’argent facile et une certaine notoriété en écrivant des séries télé à succès comme Alf (narrant les aventures d’un extraterrestre en peluche bouffeur de chats) ou Clair de lune (avec Bruce Willis), séries qu’il méprisait souverainement mais qui, en lui rapportant jusqu’à 6000 dollars par semaine, lui permettaient de financer une ahurissante consommation de drogue, et d’oublier le mépris plus général que sa vie lui inspirait. Avant de faire carrière à Hollywood, il avait travaillé dans le porno :
 

Le truc bizarre avec la pornographie, pour ceux qui ont la sinistre besogne de la fabriquer, c’est son manque total d’ambiance stimulante. En vérité, rester assis dans une petite salle de projection ― ou sur un plateau ― à regarder des êtres humains que le hasard a rassemblés gagner leur journée en simulant l’orgasme, est à peu près aussi excitant que de plier du linge en regardant une émission politique.
Ce que l’on ressent quand on est debout à mâchouiller des beignets rassis en avalant du mauvais café, tout en comparant les avantages d’un pneu réchapé par rapport à un neuf, tandis qu’à trois mètres de là une menue mignonne à quatre pattes se fait rentrer dedans par derrière par un spécimen humain dont la caractéristique principale est un pénis suffisamment robuste pour servir de prothèse de bras à un nain, est proprement indescriptible. “OK, lance la mayo !” aboie le réalisateur, et le temps que Monsieur Vingt-cinq Centimètres réussisse à lâcher un peu de purée, l’équipe s’ennuie tellement que certains organisent des courses de cafards derrière le décor. 

Écrasé par la figure d’un père froid et modèle (petit immigré juif devenu juge fédéral de la Cour d’appel des États-Unis), lequel se suicide quand il a quinze ans, et une mère gravement névrosée qui administrait au petit Jerry, que les attentes familiales constipaient, des lavements avec une joie mauvaise, notre junkie se rêve écrivain mais s’embourbe, non sans complaisance, dans l’humiliation de devoir fournir des répliques à une marionnette débile, quand il ne doit pas interviewer pour Playboy une vedette sadique et puérile (étonnant portrait d’un Mickey Rourke au sommet de sa gloire). Son mariage est un naufrage, seule la naissance de sa fille le rattache quelque peu à la vie ― et pourtant il s’injecte des doses massives d’héro sous les yeux du bébé adoré. Là, il lui semble avoir touché le fond et il tente une énième désintoxication qui le conduira à Phoenix, Arizona, dans un centre communautaire ultra-sévère dont il se fera expulser ― à cause de son esprit décidément trop sarcastique. 

Les sous-fifres de David Lynch me voulaient dans l'équipe, ou du moins que je participe à l'écriture du scénario, pour la deuxième saison de Twin Peaks. Naturellement, j'étais à la hauteur, comme d'habitude. Lorsque le téléphone a sonné à nouveau j'étais tellement parti que ça m'a pris un quart d'heure pour me souvenir de son emplacement. Au début de la conversation j'avais l'impression d'être dans le brouillard. Jusqu'à ce que mon agent, toujours aussi professionnel, suggère que j'inverse le combiné du téléphone. Il était utile à sa façon. 

Ce même esprit anime le récit, qu’il s’applique à décrire d’absurdes réunions de travail à la Fox ("Je ne peux pas prétendre me souvenir de cette réunion. Elles sont toutes identiques. C'est comme essayer de se rappeler d'un éternuement"), le fonctionnement d’un MacDonald’s (au creux de la vague, il en est réduit à bosser dans un fast-food) ou le petit monde toxicomane de Los Angeles. Il se sortira de l’enfer, finalement, après d’épuisantes montagnes russes — se sevrer, replonger, sa lâcheté ne manque pas de ressources — et cela, classiquement, grâce à l’écriture de ce livre même.



dimanche 26 décembre 2010

Vers le pôle



5 novembre [1893]. ― Le temps se traîne. Je travaille, je lis, je m’absorbe dans des réflexions et dans des rêveries ; après quoi je joue de l’orgue, puis me promène sur la glace dans la nuit obscure. Très bas sur l’horizon, dans le sud-ouest, il y a encore un faible afflux de lumière, une lueur rouge foncé comme une tache de sang, passant à l’orange, au vert, au bleu pâle, enfin au bleu foncé tout piqué d’étoiles. Dans le nord vacillent des fusées d’aurore boréale toujours changeantes et mobiles, absolument comme l’âme humaine. 

[13 décembre] Depuis le début de notre dérive, pas une chute de neige ne s’est produite. Noël approche pourtant, et il n’y a pas de vrai Noël sans d’épais flocons. Oh ! la belle chose que la neige silencieuse, adoucissant de sa nappe virginale tous les contours brusques. Cette banquise de glace vive est comme une vie sans amour ; rien ne l’adoucit. L’amour, c’est la neige de la vie. Il ferme les blessures reçues dans le combat de l’existence et resplendit plus pur que la neige. Qu’est-ce qu’une vie sans amour ? Elle est pareille à ce champ de glace, une chose froide et rugueuse errant à la dérive des vents, sans rien pour couvrir les gouffres qui la déchirent, pour amortir le choc des collisions et pour arrondir les angles saillants de ses blocs brisés. Oui, une telle vie est semblable à cette glace flottante nue et pleine d’aspérités. 


[28 décembre] De l’avis de tous les explorateurs, la longue nuit de l’hiver arctique exercerait l’influence la plus pernicieuse sur l’organisme [...] Maintenant, je suis en mesure de réfuter cette opinion par notre expérience. La nuit polaire n’a eu aucune influence débilitante ou déprimante sur moi ; tout au contraire, pendant cet hiver, j’ai l’impression de rajeunir. Cette vie régulière me convient parfaitement ; jamais je ne me souviens d’avoir été en meilleure santé. Bien plus, je recommanderai les régions arctiques comme un excellent sanatorium pour les personnes affaiblies ou atteintes d’affections nerveuses.
 J’en viens même à avoir honte de nous ; ces terribles souffrances de la longue nuit de l’hiver polaire, décrites en termes si dramatiques par nos prédécesseurs, nous n’en éprouvons aucune. Elles sont pourtant bien nécessaires pour donner de l’intérêt à une réunion d’expédition arctique ! Si cela continue ainsi, qu’aurons-nous à raconter au retour ? 

[3 janvier 1894] Au fond, ce désir d’atteindre le pôle est une suggestion du démon de la vanité.
 La vanité ? n’est-ce pas une maladie d’enfant qui devient plus aiguë avec les années et qui pourtant devrait disparaître ? 

Fridtjof Nansen, Vers le pôle (1897)



mercredi 1 décembre 2010

L'administration blessa l'art au coude



Longtemps que je voulais lire les mythiques Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon (1861-1944), qui sont faites pour me plaire, étant un amateur d’haïkus comme de faits divers (c’est tout de même formidable qu’il y ait de tout dans la littérature, et que deux goûts si opposés en apparence puissent être satisfaits par la même œuvre). J’y ai consacré la journée d’hier et je n’ai pas été déçu. Voici quelques-unes de ces 1210 dépêches, comprenant toujours moins de 130 caractères, que Fénéon cisela, de mai à novembre 1906, dans les colonnes du journal Le Matin. Celui qui silence, comme l’appelait Jarry, en remontre, pourrait-on dire, à ceux qui twittent.
 

Mme Vivant, d’Argenteuil, avait compté sans le zèle du patron de lavoir Meheu. Il retira de la Seine cette lavandière désespérée.



Aux environs de Noisy-sous-École, M. Louis Delillieau, 70 ans, tomba mort : une insolation. Vite son chien Fidèle lui mangea la tête.



Sous des prétextes (son honneur), le colon Remania, de Guelma, a tué de cinq coups de couteau sa femme.



L’automobile de M. Olier-Larouse a tué le vieux M. Montgillard, qui se promenait dans Charolles.



On inquiétait le sexagénaire Roy, d’Échillais (Charente-Inférieure), pour ses façons envers sa servante, 11 ans. Il s’est donc pendu.



Marie Jandeau, jolie fille que bien des Toulonnais connaissaient, s’est asphyxiée hier soir dans sa chambre, exprès.



Bousculé par la piété convulsive d’un pèlerin de Lourdes, Mgr Turinaz s’est blessé face et cuisse avec son ostensoir.



La Verbeau atteignit bien, au sein, Marie Champion, mais se brûla l’œil, car le bol de vitriol n’est pas une arme précise.



Le graveur Mignon et M. Dumesnil, du cabinet de M. Briand, en ont décousu à Nemours. L’administration blessa l’art au coude.



M. Jules Kerzerho présidait une société de gymnastique, et pourtant il s’est fait écraser en sautant dans un tramway, à Rueil.



C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus.



De l’eau de vie, croyait-il. Bon : du phénol. Aussi Philibert Faroux (Oise), ne survécut-il que deux heures à sa ribote.



À Boucicaut, où il était infirmier, Lechat disposait de foudroyants toxiques. Il a préféré s’asphyxier.



Certain journalier de Montmartre, nommé Fraire mais dit Tout-Moche, est mort, héritier ébahi, chez un notaire de Seine-et-Oise.



À Oyonnax, Mlle Cottet, 18 ans, a vitriolé M. Besnard, 25 ans. L’amour, naturellement.


Ces brefs poèmes expriment souvent une ironie féroce, mais pas toujours ; une répétition, exceptionnelle chez ce taiseux, peut soudain se charger d’une grande mélancolie et se hisser jusqu’au lyrisme :


Elles partent, les danseuses laotiennes qui ornaient l’exposition de Marseille, elles partent aujourd’hui par le Polynésien.


mardi 30 novembre 2010

Une lettre de l’élagueur




Une lettre de l’élagueur.

Poème involontaire.

Pardon.

Je me suis.

Trompé.

Trop taillé dans.

Désolé pour le marronnier, etc.

Beaucoup d’histoires d’arbres.

Un traité sur le tilleul argenté.

Un gros livre très triste sur la disparition des ormes.



Olivier Cadiot, Un mage en été



samedi 27 novembre 2010

Fin d'Escobar





Escobar est morte hier, ou peut-être avant-hier. La dernière fois que je l’ai vue vivante, c’était jeudi matin, à dix heures moins le quart, dans la petite pièce du fond que nous appelons la bibliothèque parce que nous y avons entassé nos livres. Depuis une semaine elle n’en bougeait plus, couchée parmi un effondrement de coussins derrière une banquette, à l’abri des regards mais pas de sa fin. Un mois plus tôt une vétérinaire s’étonnait qu’elle respirât encore, dans le lamentable état où elle se trouvait. Une échographie hors de prix avait révélé qu’au milieu de l’énorme ventre rempli d’un épanchement aqueux dont le nom savant est l’ascite, et dans lequel flottaient lugubrement ses intestins, son cœur battait démesurément : le ventricule droit, six fois plus gros qu’il n’aurait dû l’être ― maladie rare et sans remède ― faisait d’elle, nous dit-on, une grande cardiaque, susceptible de rendre l’esprit à tout instant. 

Cette panse obscène qui ballottait lui était venue assez rapidement. Elle ne semblait pas en souffrir, si ce n’était qu’elle se déplaçait de plus en plus difficilement. Escobar avait toujours été très fluette ― petite tête chiffonnée, regard d’angoisse aimante dès ses débuts, douze ans plus tôt ― et cette modification violente de son anatomie lui faisait une silhouette comique, notamment de face ou de dos. Puis on la vit de moins en moins trottiner vers ses boulettes, l’appétit lui manquait, en revanche elle s’était mise à boire beaucoup ― de l’eau. Elle s’oubliait ; quand elle eut compissé une couette et deux couvertures, j’ai dû, la mort dans l’âme, la bannir de la chaleur du lit. Elle accepta plutôt vite la sentence, elle si opiniâtre naguère quand il s’agissait de conquérir mes genoux. Elle s’est trouvé ce coin, à demi fermé par un coussin que j’ai soulevé, jeudi matin, à dix heures moins le quart, avant de sortir, elle a levé la tête vers moi en clignant des yeux, je l’ai caressée, lui ai sans doute dit quelque chose, elle ne répond pas, trop fatiguée pour ça, je m’en vais.

 Hier matin J., allé la visiter, revenait m’annoncer sobrement : “Escobar n’est plus”. Était-elle morte la veille au soir ou dans la nuit, c’est ce que nous ne saurons jamais. En tout cas nous n'avons entendu ni plainte, ni cri. Repoussant ses funérailles au samedi matin, c’était plus pratique, nous avons fermé la porte de la bibliothèque. Quand je passais devant je n’en menais pas large, elle occupait toute la pièce, dans mon esprit, j’avais hâte que le cadavre quitte la maison.

 
Ce matin à huit heures et demie J. l’a fourrée dans un sac de sport et nous avons pris le métro, puis le bus, par un temps froid et sec, sans vent, jusqu’à une calanque écartée que nous aimons bien. Nous avons grimpé quelque temps, la mer à notre droite, pour nous arrêter devant une paroi rocheuse, près d'un buisson d’épineux. Le corps raidi dans une position approchante du Sphinx de Gizeh fut déposé derrière le buisson, ceint de pierres grises, recouvert d’une longue pierre plate et jaune. À quelques pas de là nous avons fumé un joint, sans un mot, tristement. Un petit port en contrebas se trouva un moment ébloui de soleil sous le ciel très nuageux, une voile passa sur l’horizon. Il n’y avait pas un bruit. Soudain, tout proche, un miaulement a retenti, et, pendant une demi-seconde, mon cœur a battu comme dans un conte d’Edgar Allan Poe ; puis j’ai croisé le regard de J. et nous avons éclaté de rire.




Sa dernière demeure.




jeudi 25 novembre 2010

Personne d'autre


« Si j’étais vraiment pour toi une mère, comme tu m’appelles toujours, je serais très fâchée contre toi, Victor. Écoute : tu as dit en arrivant que tu n’avais plus de goût pour rien, et ce n’est pas bien. Tu ne comprends pas encore à quel point cela est injuste. Même si ce qui t’attend devait t’attrister, tu ne devrais pas parler de la sorte. Regarde-moi, Victor : moi qui ai bientôt soixante-dix ans, je me refuse encore à dire que je n’ai plus de goût à rien. On doit se réjouir de tout, oui de tout. Le monde est si beau, il devient même de plus en plus beau aussi longtemps qu’on vit. Je dois simplement t’avouer, et toi-même tu t’en rendras compte avec l’âge, que quand j’avais dix-huit ans, je me disais à chaque instant : “Je n’ai plus de goût à rien” ; et je me disais encore la même chose lorsqu’une joie que je m’étais promise m’était tout à coup refusée. Alors, sans songer à quel point le temps est un bien précieux, je souhaitais ne plus le sentir s’écouler jusqu’à la prochaine joie. Mais quand on vieillit, on apprend à apprécier les choses, y compris ce temps qui ne cesse de raccourcir. Tout ce que Dieu envoie — et il suffit simplement d’y réfléchir —, tout ce qu’il donne n’est que joie. La douleur, c’est nous et personne d’autre qui l’ajoutons. » 

Adalbert Stifter, L’homme sans postérité


Et pourquoi ne serais-je pas cet adolescent maussade (et “d’une extrême beauté”, évidemment, ce qui ne gâte rien) qu’apaise, pour un temps, le tendre sermon d’une paysanne allemande en tablier blanc dans un bildungsroman du romantisme finissant ? 
Après tout il suffit simplement d'oublier que, quatorze ans après l'avoir écrit et pour échapper aux douleurs d'un cancer, son auteur se tranchera la gorge au rasoir, à 63 ans.


mardi 23 novembre 2010

Mensonge



« Tous les cent mètres, le monde change, disait Florita Almada. Dire qu'il y a des endroits identiques à d'autres, c'est un mensonge. Le monde est comme un tremblement. » 

Roberto Bolaño, 2666, p. 491



lundi 22 novembre 2010

Postérité de l'inquiétude




« Victor resta quelque temps à regarder. Il sentait l’odeur de la résine mais n’entendait même pas les sapins bruire dans le vent, car tout était immobile, sauf la lumière qui bougeait doucement le long des pentes et que l’ombre suivait.
 Le cœur presque rempli de crainte devant tant de grandeur autour de lui, Victor se remit en route. Il suivit le sentier que l’enfant lui avait indiqué. La pente gagnait peu à peu vers la forêt et bientôt il fut de nouveau sous les arbres. Tout comme au col où le lac semblait faire reculer les montagnes pour permettre à l’œil d’en saisir l’image aérienne se détachant sur le vert des sapins, de même ici sans cesse pouvait-on voir sur la gauche, à travers les branches, le vague tissu que formaient au loin les monts. Il avait cru tout à l’heure que la montée n’aurait jamais de fin, à présent il ne cessait de descendre et de descendre. Il avait toujours le lac à sa gauche, avec l’impression de pouvoir presque y tremper la main, et pourtant il n’arrivait toujours pas à l’atteindre. »
 

Adalbert Stifter, L’homme sans postérité, 1844

 

« Un lac

après le haut de la côte

me mord la main

trop acide

ne tient que le temps de l’écrire
 » 

Xavier Person, Extravague, 2009


 


Lus hier ces deux beaux livres, le premier le matin, le second l’après-midi et le soir. Comment s’empêcher, la nuit venue, de trouver éclairante en diable, du romantique allemand au poète post-moderne, cette persistance du lac inatteignable ? 
(Dans un genre vaguement voisin, il y a l'inaccessible étoaaaale, mais on y perd en réalisme. La poésie devient fumeuse quand elle ne touche plus terre — et pourtant la meilleure est soluble dans l'air.)


dimanche 21 novembre 2010

Bras cassé dans sa nébuleuse


Vous vivez, vous visez l’ombre, vous vous mettez à l’écart, vous ne savez plus de quoi, vous parlez juste pour ressembler à un homme qui ayant tout oublié applique la narration au fait même d’exister. 
(p. 24)

 

À chaque sensation, un début d’idée vous retient, vous cédez juste à la fin. L’activité finira-t-elle par décoller ?
 (p. 41)

 

Mon nom ne me répond pas quand je m’appelle, qu’il s’appelle par mon nom fait de son inhumation tout le charme.
 (p. 46)

 

Que savons-nous du paradis provoque en plus désuet de beaux rêves. 
(p. 64)

 

De la destruction, la description ne sachant être détruite, rêver les choses éclaircit le fait d’y sombrer.
 (p. 86)

 

Xavier Person, Propositions d’activités 
(Le Bleu du ciel, 2007)


 


Rêveur qui ricane froidement, disais-je tantôt à propos de Manchette. Xavier Person (passe le fantôme de Pessoa) en incarne un autre genre, comme qui dirait à l’autre bout du spectre, celui de la poésie la plus sophistiquée, mais d’une musicalité immédiatement séduisante, dans ce petit livre qui n’en finit pas de commencer, c’est un genre en soi, avec un brio sec des plus plaisants : quatre-vingt cubes de texte, très formels garde-fous, autant de dés relancés, de freins mis : la décidément grande famille des lyriques contrariés : poète prends ton luth et tes pieds dans le tapis. Ce ne sont qu’ascensions et chutes, virages ultraraides et dégringolades dans le brouillard, à quoi s’oppose l’idéal d’un vol plané, d’une nage libre, d’une promenade en kayak sur un lac — vaguelettes en surface, la paix enfin. Mais ce ne sera pas pour demain : le petit train des métaphores ne s’arrête jamais (notre âme est un paysage varié, vous pouvez le parier) et le lac, hélas, luit au loin ("Qu'en est-il des histoires qui non vécues s'éloignent du rivage ?", p. 30). Le poète moderne, "bras cassé dans [sa] nébuleuse" (p.19), “d’une série télévisée l’erreur de casting difficile à assumer” (p. 51) tourne la tête et s’émeut, sur papier quadrillé. À cause de l’ombre, on ne voit pas bien ses traits. Mais comment arrive-t-il à écrire dans cette obscurité ? Eh eh, lui-même se le demande. C’est peut-être parce que ses yeux brillent, tels ceux d’un chat (comme lui il a neuf vies et retombe toujours sur ses pattes) ou d’un tueur à gages (son propre cœur est son contrat ; ça, vous pouvez le torturer, il niera jusqu’au bout qu’il est sentimental ; on a sa dignité).



mercredi 17 novembre 2010

Putride et émouvant


« Le dragon, mon contemporain, m'a dit que les phrases agissent comme des formules magiques. On les compose vaille que vaille et on les range en pensant qu'elles pourront servir un jour. Commençons par ne parler de rien, nous finirons par tout dire. » 



« Pourquoi suis-je né ? est une question traitée après le repas, c’est-à-dire entre deux repas, dans cet intervalle incertain, comme on s’occupe d’allumer du tabac et d’en disperser la fumée par les tuyaux des narines. Né de chair et de chair nourri, ne produisant que de la chair, putride et émouvant, mais connaisseur du feu et dressant le bleu des fumées contre le bleu du ciel, comme des cobras, des cordes à nœuds disparaissant dans les nuages, et des génies amis d’une force prodigieuse. Celui qui fume méprise momentanément la chair, car il est devenu, en fumant, l’esprit qui se développe dans les strates supérieures de l’atmosphère, dans les prétendues hauteurs, dans l’éther. Il ressent le besoin de désinfecter l’espèce de cave moisie dont il est l’habitant. Alors, il forme des volutes de fleurs, des volubilis, des guirlandes éphémères, et, si la mer est présente à la fin du repas, il tourne son visage soucieux et sa bouche pleine d’amertume vers l’amertume suprême, et la résine de pin l’enivre. Parfois, il rencontre une chair ineffable dont la douceur lui fait perdre pied. Alors, d’un mélange de chair, il fabrique de la substance divine qui est à la fois glaire, petit lait et foutre, du parfum et du rire. Parfois, il se replie sur lui-même et, dans un échange familier, se contente de ce qu’il peut s’octroyer. Le tabac est refroidi depuis longtemps, et dissipé, qu’aucune réponse n’est apportée à la question initiale et il s’avère que l’interrogation ne fut formulée qu’en manière de jeu, par simple passe-temps d’après déjeuner. »

 

Eugène Savitzkaya, En vie (1994)


vendredi 12 novembre 2010

La faiblesse d'arguments




F. Mompou, Musica callada, XXII. Molto lento e tranquilo.



"


Ce que j’aime, ce qui me touche, c’est la beauté non reconnue, c’est la faiblesse d’arguments, c’est la modestie." 

Francis Ponge 
 



"Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie […] 
Il n’y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quel vraisemblance y a-t-il qu’il arrive en un jour une multitude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs semaines ? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d’invention. Ils ne songent pas qu’au contraire toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d’incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d’abondance, ni assez de force, pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l’élégance de l’expression […] La principale règle et de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à la première."  

Jean Racine, Préface de Bérénice (1670)