vendredi 9 mars 2018

Rêverie calendaire #184








En 1819, Constance Mayer a quarante-cinq ans — elle était née dans l’Aisne un 9 mars — et elle expose sa pièce maîtresse, des années qu’elle y travaille, Le Rêve du Bonheur, une fuite au fil de l’eau par un temps orageux, des personnages qui ne font que passer, un amour qui tourne le dos, une héroïne aussi bien endormie que morte entre les jambes de son amant. Le sien s’appelait Pierre-Paul Prud’hon, et c’était un peintre célèbre ; un époux et un père, également, de sorte que Constance se disait son élève quand elle était surtout son adultère. On le lui fit payer assez cher : toutes ses toiles un peu réussies, il allait de soi qu’elles étaient du maître, chacun reconnaissait sa main. Obscure deux fois, comme amoureuse et comme artiste : une double peine. Cette situation impossible dura trop longtemps pour ses nerfs et, deux ans après qu’elle avait dévoilé son Rêve, elle emprunta le rasoir de Prud’hon afin de se trancher la gorge. 

On continua de l’outrager après sa mort. Les marchands grattaient sa signature et juraient leurs grands dieux que c’était du Pierre-Paul, main dans la main avec les critiques d’art dont la misogynie tranquille se faisait volontiers savante. Jusqu’aux Goncourt qui persiflèrent. Les ratages du maître, en revanche, tous s’accordaient à dire qu’ils étaient de Mayer, ça crevait les yeux. 

Mary Anning usa les siens à chercher des fossiles sur la côte sud de l’Angleterre. Elle avait un don pour ça et ainsi, en 1811, elle a douze ans, secondée par son petit frère, elle découvre le squelette complet d’un ichtyosaure, dix ans après c’est un plésiosaure et en 1828 enfin, un ptérodactyle, si bien que la communauté scientifique britannique, épatée, verse une rente à cette orpheline du Dorset sans diplôme et en fait sa mascotte, on voit d’ici des messieurs en frac portant des toasts à la campagnarde, laquelle rougit mais veut apprendre ; le 9 mars 1847, cancer du sein, sa vie miraculeuse prit fin (quand elle n’était encore qu’un nourrisson dans les bras de sa nurse, en effet, cette dernière et trois personnes qui se trouvaient là avaient été frappées par la foudre ; seule Mary avait survécu). 

Quarante-cinq plus tard, sur cette même côte sud, mais à l’est, naît Victoria-Mary Sackville-West, fille unique du troisième baron de Sackville, dans le Kent — mais tout le monde l’appelle « Vita », tant elle fulgure ; elle épouse à vingt-et-un ans un diplomate homosexuel, dont elle a deux fils, écrit des essais, des poèmes, se livre à sa passion du jardinage et, au milieu de sa trentaine, connaît l’amour dans les bras de Virginia Woolf, qui s’inspire d’elle et lui dédie, en 1928, son Orlando

Soixante ans passent comme cette brève euphorie, puis le ciel se couvre et, le 9 mars 88, le pianiste Daniel Varsano, trente-quatre ans, meurt du sida seize mois après son compagnon (Thierry Le Luron) et un an tout rond avant que ne meure à Boston (Massasuchetts), du même virus et à quarante-deux ans, le photographe Robert Mapplethorpe. Le rêve du bonheur s'éloignait.





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