lundi 19 mars 2018

Rêverie calendaire #194




Octave, dubitatif.





Un jour d’hiver en 1918, dans une gare de Lyon, un convoi de soldats français de retour d’Allemagne s'avançait. Le quai se vide et bientôt il ne reste plus qu’un jeune poilu de vingt-six ans qui ne peut dire, quand on le lui demande, ce qu’il fait là et qui il est, ça arrivait de temps en temps : le blanc. Aucun papier sur lui, civil ou militaire, ne permet d’éclaircir le mystère. On l’aiguille vers un asile de Clermont-Ferrand. Lorsque Le Petit Parisien publie en une, deux ans plus tard, un trombinoscope de ces naufragés de la première guerre, une mère et sa fille n’en démordent pas, c’est Albert. Elles vivent à Rodez, qui jouit d’un asile, on l’y transfère aux fins d'approfondir l’enquête. 

Ce n’était pas Albert. Deux ans passent encore, il reste à Rodez, puis le ministère des pensions replacarde sa tête. Des familles par dizaines sortent du bois, avec le temps les souvenirs s’estompent et le désir fait feu d’une vague ressemblance, mais puisque je vous dis que c’est la même moustache. Une à une, méticuleusement, son psychiatre élimine toutes les pistes. Ça prend un temps dingue, sans ADN ni fax, il manque de moyens, n'a pas que ça à faire. L’inconnu, renommé Anthelme, a quarante-trois ans bien sonnés quand l'aliéniste aveyronnais n’a plus sur son bureau que deux dossiers sérieux : soit c’est l’époux de Lucie Lemay, soit c’est le fils de Pierre Monjoin. 

On fait l’expérience de larguer Anthelme à la gare de Saint-Maur, où vivent les Monjoin. Et ses pas le conduisent tout seuls jusqu’à la demeure de son père ; il remarque même en chemin que la foudre a détruit le clocher du village — encore un coup des gigawatts. Son frère aussi est là qui ne cesse de l’appeler Octave, « mon cher Octave ! », en le serrant trop fort dans ses bras. Va pour Octave. Octave Monjoin, lui apprend-on, est né le 19 mars 1891, ici même. La justice le confirme. 

Or Lucie ne lâche pas l’affaire, c’est son cher disparu, et fait appel. Des recours en chaîne font traîner les choses, ce n’est qu’en 1938 que le tribunal de Rodez fait taire les prétentions de la veuve Lemay et qu'on retourne Octave dans l’Indre. Mais les Monjoin rejoints ne le sont pas longtemps, le frère meurt accidentellement et le père de vieillesse en l’espace d’une semaine, au début du printemps ; on envoie Octave à Sainte-Anne et il y meurt de faim ou il s'y laisse mourir à la fin de l'été 1942, ça suffisait comme ça.




1 commentaire:

  1. ça a donné je crois l'idée de départ d'une pièce d'Anouilh

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