lundi 19 février 2018

Rêverie calendaire #166










Copernic était né cinq siècles plus tôt et Louis Feuillade un seul quand, le 19 février 1973, à deux heures du matin, six hommes insoupçonnables de la moindre révolution copernicienne (à la rigueur, nationale) mais dignes, par leur action présente, d’un feuilleton à la Fantômas : un ancien d’Algérie, Hubert Massol, qui pilote l’opération, deux légionnaires (un Hongrois et un Polonais), un parachutiste et son père, ex-militaire, un marbrier funéraire enfin, Michel Dumas — recommandé par l'épouse même de l'âme du commando, l'avocat de Céline et de l’O.A.S., Tixier-Vignancour, qui niera à bon droit en être le cerveau — poussent moteur éteint une Renault Estafette dans le cimetière de Port-Joinville, sur l’île d’Yeu, où reposait depuis 51 la dépouille de Philippe Pétain. Leur mission : déterrer le vieux salopard pour le conduire à l’ossuaire de Douaumont, près de Verdun dont on commémorera d’ici deux jours le début de la bataille, et respecter ainsi sa dernière volonté. Symbole moisi, quand tu nous tiens. 

On ouvre la tombe à la barre à mine, le cercueil est chargé dans la camionnette, Dumas refait les joints pour qu’on n’y voie que du feu mais, manquant de ciment, rebouche un trou avec un journal espagnol qui se trouvait traîner dans la Renault, ce qui égarera brièvement les enquêteurs sur une piste franquiste. Car, après avoir rejoint le continent par le premier ferry, alors que, la Meuse en ligne de mire, ils déjeunent dans un restoroute, nos gros bras cassés apprennent à la radio que l’enlèvement est déjà découvert : on ne la fait pas à Ratata (tel était le surnom du gardien du cimetière), qui lors de son inspection matinale a tout de suite repéré les joints frais, et alerté les autorités. Sans attendre le prochain ferry, le préfet de Vendée et le procureur de la République ont été dépêchés sur les lieux en hélicoptère et ont bientôt, engoncés dans leur veste, ça caille, constaté la disparition du maréchal. « Putain », marmonne le préfet, « ça tombe mal ». Dans deux semaines, en effet, c’est les législatives. 

Les médias sont en boucle, c'est donc mort pour Verdun : trop risqué. Massol et ses hommes se rabattent sur Paris, où ils arrivent dans l’après-midi. Histoire de marquer le coup, ils font descendre à la ganache fossilisée l’avenue des Champs-Élysées, puis tout le monde se sépare et Massol, seul, va remiser Pétain dans un box à Saint-Ouen. Il y conduira la police le 22, s’étant dénoncé lors d’une conférence de presse (conclue par son arrestation) qui proposait crânement à Pompidou de couper la gloire en deux et de caser Pétain aux Invalides ; un an après, Giscard d’Estaing fraîchement élu enveloppera tous les acteurs de la foirade dans une amnistie collective, un non-lieu sera prononcé ; en 2004, le marbrier Dumas racontera l’aventure dans un livre, La permission du Maréchal

Le jour même de ce deadnapping, à Lucerne, mourait octogénaire le violoniste Joseph Szigeti, à qui Béla Bartok, en 1938, avait dédié ses Contrastes. Contrastée, l’attitude des Français pendant l’Occupation l’avait été, à tout le moins, comme en témoignent exemplairement deux morts du 19 février : René Char en 88 et Charles Trenet en 2001.



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