samedi 1 décembre 2018

Métaphysiquement inattaquables




"J'irai bientôt dans la terre où vont les morts et peut-être je renaîtrais sous une autre forme, libre, florissant et débarrassé de toutes les misères humaines. Je serais peut-être le frisson glacial d'un vent d'avril, le courant d'une rivière indomptable, ou partie prenante de l'immémoriale perfection de quelque imposante montagne pesant sur l'esprit par son éternelle présence dans le lointain bleu. Ou peut-être une chose plus petite, le mouvement dans l'herbe d'une bête cachée vaquant à ses occupations par un jour jaune et sans air - il se pourrait bien que j'en sois responsable ou que j'y sois mêlé de près. Et même les odeurs, les bruits, les visions, les essences parfaites et mûries du jour, ces distinctions subtiles qui font retrouver dans le soir quelque chose du matin, il se pourrait bien que j'y sois pour quelque chose et que l'on y suspecte ma présence durable. 
(...)
Ou je serais peut-être une influence marine, quelque chose de lointainement maritime, une combinaison inconnue et inédite de soleil, de lumière et d'eau, quelque chose de tout à fait extraordinaire. Il y a dans le vaste monde des tourbillons de fluide et des existences vaporeuses, métaphysiquement inattaquables, qu'on ne peut ni voir ni interpréter et dont le temps ne passe pas, qui ne valent que par leur incompréhensible mystère et ne sont justifiées que par leur aveugle et absurde incommensurabilité. Peut-être deviendrais-je la qualité première et la quintessence de l'âme d'un tel fluide. J'appartiendrais à un rivage ou je serais l'angoisse de la mer quand elle éclate en vagues de désespoir."

Flann O'Brien, Le Troisième Policier (1940), chapitre X

mercredi 28 novembre 2018

Triompher du corps éveillé



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Le problème de Cryan est celui de la plupart des gens, dit Byrne : il ne passe pas assez de temps au lit. Quand on dort, on est plongé, perdu, dans un bonheur flasque et sans tonalité ; éveillé, on s'agite, torturé que l'on est par son corps et par l'illusion de l'existence. Pourquoi diable les hommes ont-ils passé des siècles à vouloir triompher du corps éveillé ? Mettez-le en sommeil, c'est la meilleure méthode. Qu'il serve seulement à retourner l'âme assoupie, à modifier le flux de sang, permettant ainsi un sommeil plus profond et plus raffiné.
Je suis d'accord, dis-je.
Il faut intervertir les rapports traditionnels du repos et de l'activité, poursuivit-il. Nous ne devrions pas dormir pour récupérer l'énergie dépensée la veille, mais bien plutôt pour nous éveiller de temps en temps et évacuer l'excédent d'énergie engendré pendant le sommeil. Cela pourrait se faire rapidement - une belle course de cinq miles à travers la ville, et puis retour au lit et au royaume des ombres.


Flann O'Brien, Swim-Two-Birds (1939) 


 

vendredi 9 novembre 2018

Bien entendu



"Par une brèche de la clôture, l'on voyait les reflets de l'étang ; bien entendu, je descendis à mon tour ; peut-on passer sans s'arrêter devant une demeure où la lune se mire dans l'eau ?"

Murasaki Shikibu, Le dit du Genji



vendredi 7 septembre 2018

Rêverie calendaire #366








Le 7 septembre meurt Tristan L’Hermite, qui écrivit dans son sonnet À des cimetières
Vous donnez de la crainte et de l’horreur à tous 
Mais le plus doux objet qui s’offre à ma pensée 
Est beaucoup plus funeste et plus triste que vous, et naît Tristan Bernard ; en 2013, deux ans après qu’une équipe de hockey sur glace russe avait trouvé la mort, à domicile, dans le crash de son avion au décollage, c’est depuis la Virginie qu’une fusée Minotaur projeta vers la lune une sonde, dont la mission devait durer cent jours, afin d’en survoler d’assez près la surface et d’en étudier,
en suspension dans son atmosphère,
la poussière. 




Ici s’achèvent les rêveries calendaires
(2017-2018)





jeudi 6 septembre 2018

Rêverie calendaire #365








Je n’ai malheureusement aucun lien de parenté avec Leônidas da Silva, dit Le Diamant Noir, un footballeur né à Rio le 6 septembre 1913, connu semble-t-il pour avoir imposé la figure du ciseau retourné et qui, un soir de juin, en huitième de finale, lors de la coupe du monde de 1938, pour ainsi dire au bord de l’abîme, parce qu’il avait plu toute la journée et que ses chaussures détrempées pesaient une tonne, sur une pelouse aussi strasbourgeoise que marécageuse, se mit pieds nus malgré l’interdiction de l’arbitre et marqua trois buts contre la Pologne. Puissions-nous avoir une telle grâce.




mercredi 5 septembre 2018

Rêverie calendaire #364









Vingt ans plus tôt, en 1936, au cours d’un séjour en Allemagne, Beckett — que Morton Feldman mettrait en musique, avant de lui dédier l’une de ses dernières œuvres — découvrait Deux hommes contemplant la lune du peintre romantique David Caspar Friedrich (qui était né un 5 septembre et dont la toile la plus célèbre montre des monts dans une mer de nuages), lequel tableau devait lui inspirer En attendant Godot ; six ans plus tard, le 5 septembre 1942, trente ans tout juste après John Cage à Los Angeles, Werner Herzog naissait à Munich où — le jour de ses 30 ans et trois mois avant la sortie de son Aguirre, la colère de Dieu, dont l'ouverture montre des monts dans une mer de nuages — prend place l'action terroriste du groupe palestinien Septembre Noir, lors des jeux olympiques, qui pousserait le Mossad a déclencher en représailles l’opération secrète Colère de Dieu, qui dura vingt ans. Nous scrutons, nous scrutons avidement les signes, à travers la brume, et nous sommes rarement déçus du voyage.



mardi 4 septembre 2018

Rêverie calendaire #363




Le problème du titre me tracasse toujours, écrit à un ami Samuel Beckett le 4 septembre 1956, alors qu’il est en train de mettre au net ce qui sera pourtant Fin de partie, J’ai l’impression qu’il faut éviter le mot «Fin».



lundi 3 septembre 2018

Rêverie calendaire #362








Sa fille s’appelait Ondine et il habitait le Manoir des Fontaines ; il n’en mourut pas moins dans l’incendie dudit manoir, le 3 septembre 1914, avec ses dernières créations, en l’espèce Douze poèmes en musique dont ne nous reste que le titre ; avant que l’ennemi ne l’encercle ainsi dans les flammes, Albéric Magnard avait eu le temps de dégommer un soldat allemand et d’en blesser un autre avec son revolver d’ordonnance, douze coups par minute ; il était comme ça, Magnard, farouche, sanguin, à la fois wagnérien et dreyfusard, capable d’écrire un poignant Chant funèbre à la mort de son père et de traiter d’aimable enculé Reynaldo Hahn. 

Ce même jour en 87, à Buffalo, meurt d’un cancer un autre musicien, dans tous les sens du terme, Morton Feldman, ne cultivant certes aucun rapport avec ce balourd d’Albéric mais n’offrant que des liens ténus avec d’autres compositeurs, princièrement lui-même et rien que lui-même dans ses pièces dont chacune est plutôt un quasar, un désert, un morceau de ciel, et auprès desquelles à peu près toutes les autres musiques sont vaines, bavardes, convenues, vénales, brutales, hystériques, trop intelligentes ou trop bêtes, en un mot trop humaines — et au-dessus de tout ça, Morty comme un Bouddha.




dimanche 2 septembre 2018

Rêverie calendaire #361








Tout le monde rêve, ne serait-ce que de vivre à peu près tranquillement. Ce rêve-là d’ailleurs se propage, et tend à remplacer les autres ; on pourrait croire que c’est un droit, un minimum requis, mais non, c’est bel et bien un rêve, et un rêve hors de prix, et c’était celui des Kurdi, une famille syrienne — deux parents et deux jeunes enfants — qui en voulant gagner la Grèce sombra au large de la Turquie, le 2 septembre 2015, pendant la nuit. 

Seul le père survécut, les hommes ont la peau dure ; les femmes et les enfants d’abord, ricane la mort. Le corps de son cadet Alan fut rejeté sur le rivage ; trois ans, short bleu, sandales, la face contre le sable et à deux pas des vagues, la définition du mot vulnérable ; et puis ce T-shirt rouge comme un signal d’alarme — un choix frontal mais payant du réel. Un photographe passait par là. 

Son image fit le tour du monde. Elle était révoltante ; on ne se révolta pas. Elle était émouvante ; on s’émut. Elle était iconique ; on la détourna. Puis on passa à autre chose. Il était temps de s’endurcir. Au moins Alan aurait un nom. D’autres canots coulaient déjà. 





samedi 1 septembre 2018

Rêverie calendaire #360







Le 1er septembre 1902, tandis que dans la Ville Lumière on projetait pour la première fois Le Voyage dans la Lune, Edgar Rice Burroughs fêtait ses 27 ans à Chicago, où il vendait des taille-crayons, sans savoir que dix ans plus tard, dans un magazine à trois sous, il ferait paraître son premier récit, Les conquérants de Mars. Tout le monde rêve.
 


vendredi 31 août 2018

Rêverie calendaire #359







Un 31 août naissent Caligula, empereur romain, qui n’était pas commode, et Commode, même job, qui ne l’était pas davantage ; naissent aussi Michel-Eugène Chevreul, chimiste, père de la Loi du contraste simultané, et Vladimir Jankélévitch, philosophe, qui publia Le Paradoxe de la morale ; naît enfin Maurice Pialat, qui n’était pas commode non plus, et meurt l’auteur des Fleurs du mal, je ne vous dis que ça.



jeudi 30 août 2018

Rêverie calendaire #358






Le 30 août 43 un excellent dessinateur, Robert Crumb (crumb en anglais signifie miette), naquit en Amérique ; la réponse de la France se fera attendre trois ans, c'était Tardi.



mercredi 29 août 2018

Rêverie calendaire #357








Le 29 août, quelque chose s’effondre, le sentiment de l’été sans doute et certainement la vie d’Ingrid Bergman, qui avait pourtant commencé ce même jour, en 1915 ; ou, plus concrètement, par la faute d’une erreur de calcul commise douze plus tôt par un ingénieur new-yorkais, la première version du pont de Québec, en 1907, à 17h37, vingt mille tonnes d’acier croulant dans le fleuve du même nom et causant la mort de 76% des ouvriers présents (la troisième fois sera la bonne car la deuxième mouture se cassera elle aussi la gueule, neuf ans après, un 11 septembre) ; ou bien encore le visage des frères Bognadoff, nés ce jour-là en 47, neuf ans avant Michael Jackson.



mardi 28 août 2018

Rêverie calendaire #356






Le 28 août 1963 n’est pas un conte de fées : tandis que Bruno Bettelheim, qui se tuera, fêtait ses 60 ans à Chicago, le pasteur King, que l’on tuera, rêvait tout haut à Washington D.C.