vendredi 21 février 2020

Rencontre du type littéraire





Je n’avais encore jamais expérimenté la rencontre en librairie déserte, ça manquait à mon répertoire. Excepté deux libraires, un camarade éditeur et mon meilleur ami, mon public se résumait en effet à une sexagénaire qui passait par là, laquelle m’a paru tout de suite, bien entendu, follement sympathique. Je commençai à lire comme si elle était une salle comble, il n’y avait pas de raison. Et bientôt je me transformai en juke-box littéraire : sans se lasser, elle lançait une date, je lui servais l’entrée correspondante les yeux dans les yeux, elle réagissait au quart de tour, riant à toutes mes blagues, un triomphe. Puis la conversation s’engagea, et nous comprîmes que nous avions, c’était ma chance, affaire à une hypermnésique. Elle nous certifia par exemple qu’elle pouvait nous dire quel temps il faisait le 6 mars 1992 à 17h30 (sa mémoire était surtout météorologique : un Funes hygrométrique). Je ne sais plus si c’est avant ou après que, soudain grave, elle nous mit en garde contre le 19 janvier (une date funeste à tous les coups, elle s’appuyait sur vingt années d’observation) qu’un livre du rayon Ésotérisme, sans intervention extérieure, tomba par terre avec fracas (et une librairie vide est une formidable caisse de résonance). En tout cas c’est ensuite qu’Igor me demanda pourquoi l’échec et la catastrophe avaient une si grande place dans mon travail (les meilleurs amis sont cruels). J’ai esquivé en évoquant l’irrésistible drôlerie du tragique. J’avais lu pour elle pendant une heure sans ménager ma peine, elle semblait tout à fait conquise, mais la dame est repartie sans acheter mon livre. Les inconnus aussi sont cruels. À vrai dire, tout cela m’avait mis d’excellente humeur.


mardi 28 janvier 2020

Un excellent trait de caractère






Manasquan, New Jersey, le 27 mai 1888

Cher Homer St. Gaudens,

Votre père vous a amené me voir aujourd'hui, et il espère, me dit-il, que vous vous souviendrez de cette rencontre. Je vais faire mon possible pour accomplir son vœu ; et il se peut que vous trouviez amusant, dans plusieurs années, de voir ce petit bout de papier et de lire ce que j'écris. Je dois vous certifier, pour commencer, que vous n'avez vous-même manifesté aucun intérêt pour cette rencontre, et que vous avez obstinément manifesté l'ambition de retourner à vos jeux, ce qui m'a semblé un excellent trait de caractère. Vous étiez aussi (j'use du temps passé, dans la perspective de l'époque où vous me lirez, plutôt que dans celle où j'écris) un très joli petit garçon, et (à mes yeux d'Européen) d'un aplomb surprenant. La période durant laquelle j'ai eu le loisir de vous observer fut si courte que vous devez me pardonner si je ne puis rien dire de plus : ce que je remarquai d'autre, cette agitation perpétuelle du pied et de la main, cette adorable maladresse, ces tentatives de vous en prendre au mobilier, n'était que l'héritage commun à tous les petits de l'homme. Mais il vous plaira peut-être de savoir que le monsieur maigre et rouge de fièvre allongé là, et qui vous intéressait si médiocrement, était dans un état d'esprit partagé et déplaisant : harcelé par un travail qui ne lui donnait pas satisfaction, tourmenté par des difficultés que vous surmonterez quand le temps sera venu pour vous de le faire, et cependant tout entier dans l'attente de rien de moins qu'un voyage dans les mers du Sud et que la découverte d'îles désertes et sauvages. 
L'ami de votre père, 

Robert Louis Stevenson


(Le père de cet enfant chanceux, Augustus St. Gaudens, était un sculpteur, auteur en 1902 de cette plaque commémorative.)





jeudi 2 janvier 2020

Définition de la musique





En 1933, un certain Walter Koons demanda à Arnold Schoenberg, comme à d'autres personnalités, sa définition de la musique - "non pas votre opinion sur la pratique musicale ni vos réactions, mais ce que la musique (dans l'abstrait) veut dire pour vous." Réponse de Schoenberg un an plus tard, comme Koons insistait :

New York, avril 1934.
Cher Monsieur Koons,
La musique est un ensemble simultané et successif de sons et de combinaisons de sons, organisé de manière à produire sur l'oreille une impression agréable et sur l'intelligence une impression compréhensible, et de manière que ces impressions aient la capacité d'influer sur des parties occultes de notre âme et de nos sphères sentimentales et que cette influence nous fasse vivre dans un pays de rêve, de désirs comblés, ou dans un enfer de rêve de...., etc.
Qu'est-ce que l'eau ?
H2O ; et on peut en boire ; et on peut se laver avec ; et elle est transparente ; et elle n'a pas de couleur ; et on peut l'utiliser pour nager ou naviguer ; et elle fait marcher des moulins..., etc.
Je connais une histoire belle et émouvante :
Un aveugle demande à son guide :
"Le lait, c'est comment ?''
Le guide répond :
"Le lait, c'est blanc."
L'aveugle :
"Qu'est-ce que c'est, blanc ? Dis-moi une chose qui soit blanche !"
Le guide :
"Un cygne. C'est parfaitement blanc, avec un long col blanc et arrondi."
L'aveugle :
"Un col arrondi ? Comment donc ?"
Le guide, imitant avec son bras la forme d'un col de cygne, fait toucher à l'aveugle la forme de son bras.
L'aveugle (passant lentement sa main le long du bras du guide) :
"Maintenant je sais à quoi ça ressemble, le lait."

(Fin de la réponse.)



dimanche 15 décembre 2019

Théorème d'Echenoz




Théorème d'Echenoz : la réussite de la phrase est inversement proportionnelle à l'échec des personnages. Or c'est peu dire que son nouveau livre présente une belle bande de losers. 
(Et puis ce sens de l'épure en actes : ça s'ouvre par la chute d'un satellite russe et ça se clôt par la chute d'un flocon de neige. L'élégance même.)


mardi 3 décembre 2019

Au cas peu probable où vous ne sauriez pas quoi lire


Livres marquants en 2019

D’abord trois merveilleux gros morceaux, la colonne vertébrale de cette année de lecture : les correspondances de Ravel et de Stendhal, et les journaux de Virginia Woolf. Il y a peu de choses qui me comblent autant que ce traversées au long cours, ces vies par procuration. (J’aurai vécu deux fois la première guerre mondiale, d’abord plus ou moins près du front, puis depuis la campagne anglaise. Trois fois en fait, si j’ajoute le bref mais saisissant volume des Lettres de guerre de Jacques Vaché.)
Plusieurs très beaux romans : trois chefs-d’œuvre époustouflants pour commencer, La Route des Indes de Forster, L’Arrière-saison de Stifter et Vers le phare de Woolf ; et les excellents La Mélancolie de la résistance de Laszlo Krasznahorkai, La lune vient d’Asie de Campos de Carvalho, Oui et Les Mange-pas-cher de Thomas Bernhard, Les Vagues, Flush et Entre les actes de Woolf toujours.
Coté roman contemporain, j’ai aimé Hors Sol de Pierre Alferi, Autour de moi de Manuel Candré, Le Puits d’Ivan Repila, L’Avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic ; j’ai aimé aussi, et en plus ils étaient drôles, L’Univers en carton de Christopher Miller, L’Explosion de la tortue d’Éric Chevillard, Sigma de Julia Deck, L’Homme qui brûle d’Alban Lefranc, Prins de César Aira.
Et puis il y a ces petits livres inclassables à divers titres : le mélancolique Ângelo de Gilles Ortlieb, les Aventures dans l’irréalité immédiate (tout est dit) de Max Blecher, l’irrésistible Descendances de Stifter encore, Nétotchka Nezvanova de Dostoïevski (roman inachevé), les savoureuses Considérations sur le homard de D. F. Wallace, les très lyriques Souvenirs terrestres de Llewelyn Powys, deux recueils de nouvelles : Monsieur du Miroir de Hawthorne et Mémoires secrètes d’une poupée de Silvina Ocampo (sans parler de La Mort de la phalène et de La Fascination de l’étang de Woolf, décidément), les très attachants Indiens en bleu de travail de Jaime de Angulo (et ses Contes indiens).
Je retiens deux poètes enfin : une découverte, Laurent Albarracin (Res Rerum), et ce cher Charles Reznikoff (Ça et là).
Vivement 2020.


(Pour mémoire, la matière de 2018)


lundi 25 novembre 2019

Recensions calendaires



Dans la nuit du 4 au 15, ils en parlent : 

Mathieu Lindon dans le Libé du 9 novembre 2019


 


Bernard Quiriny dans Le Nouveau Magazine Littéraire daté de décembre 2019

Véronique Rossignol dans Livres Hebdo

François Bon dans cette vidéo enthousiaste

Nathalie Peyrebonne sur le site Délibéré 

Philippe Annocque sur ses Hublots

Le blog L'Espadon

Marc Verlynde sur le blog La viduité

Karen Cayrat dans Pro/P(r)ose Magazine

Nicole Grundlinger sur le blog Mots pour mots

Merci à eux ! 



jeudi 7 novembre 2019

En librairie





"Didier da Silva n'est pas embarrassé", écrit Jean Echenoz dans sa préface, "il trouve ses mots". Ce qui met une certaine pression. Mais que dire sinon que paraît aujourd'hui DANS LA NUIT DU 4 AU 15, que son écriture a été joyeuse de bout en bout, et que j'espère cette joie contagieuse ? D'autant que Quidam en a fait un superbe objet, qui égaiera aussi tout type de tables de chevet : sa joie s'étend jusqu'à l'inanimé. Le 7 novembre est une belle journée.



mercredi 11 septembre 2019

Les libraires étaient les plus à plaindre de tous





"Il était devenu libraire, avait-il dit, parce qu'il était suffisamment masochiste pour cet objectif d'une part, parce qu'un oncle, un frère de sa mère, lui avait laissé cette librairie d'autre part. Il ressentait naturellement chaque jour et en fait aussi longtemps qu'il tenait la librairie la rotation à vide de l'histoire et de l'esprit qui était liée, à la vie, à la mort, avec une pareille affaire, mais il s'en était accommodé et s'il avait eu suffisamment de dégoût pour les produits qu'il vendait maintenant depuis plus de trois décennies déjà, il cherchait alors encore et toujours refuge dans l'une de ces phrases historiques qu'un fou qu'on appelle écrivain ou penseur a écrites pour accréditer sa folie. Mais il y avait déjà longtemps qu'il n'y avait plus de livres qui pussent le sauver, il n'y avait plus que des phrases, des phrases isolées de Novalis par exemple, de Montaigne, de Spinoza, de Pascal, auxquelles il était obligé de temps en temps de se raccrocher pour ne pas être obligé de sombrer. Les libraires étaient les plus à plaindre de tous, parce que c'était sur eux plus que sur toute autre chose que pesaient toute l'abomination et l'abjection de l'histoire humaine et tout le désarroi et toute la pitoyable misère de l'art et qu'ils avaient toujours à craindre d'être écrasés par ce fardeau antihumain. Le libraire qui prend son affaire au sérieux est le plus à plaindre de toute l'espèce humaine, parce qu'il est confronté jour après jour et sans interruption à l'absolu non-sens de ce qui a jamais été écrit et éprouve comme aucun autre le monde en tant qu'enfer, avait dit Goldschmidt à Koller."



dimanche 8 septembre 2019

Nous allions quelque part, peut-être






"Nous circulions dans les broussailles. Nous nous arrêtions n'importe où, manifestement d'un commun accord. Nous nous arrêtions dans la broussaille. Il y avait toujours une source à proximité. Je ne savais jamais où nous allions. Nous allions quelque part. Je ne m'en souciais pas du tout. Nous allions quelque part, peut-être. Et si nous n'allions pas quelque part, nous n'y allions pas, voilà tout. Le soir, nous faisions un feu, plusieurs feux (il y avait plusieurs familles parmi nous). Le matin, nous reprenions la route. Je ne sais pas où nous allions. Je ne pense pas que les Indiens l'aient su. Nous faisions une belle procession parmi les armoises, les six ou sept que nous étions, ma voiture en dernière position. Je ne savais pas où nous allions, personne ne semblait savoir où nous allions, la nuit tombait sur nous, les feux s'éteignaient. Les coyotes commençaient à aboyer dans la broussaille. Les chiens indiens hurlaient en réponse. Et tout se consumait dans l'obscurité."

(1942-1949, d'après une expérience vécue au début des années 20. Merveilleux livre)


lundi 2 septembre 2019

Les pièces habitables






Mon ami Igor Ballereau est compositeur. Quand, tout jeune homme autodidacte, il n'était encore l'auteur que de quelques folles partitions informes, Pascal Dusapin a reconnu en lui un musicien et lui a donné sans cérémonie ses premières leçons de musique. Depuis, Igor a fait son chemin tout seul, mais il n'a pas oublié ce premier maître. À telle enseigne qu'il a élevé, non pas un monument à sa gloire, ce qui nous intéresserait peu, mais ce qu'il appelle lui-même un "bâtiment de mots". Car Igor, non content d'être un musicien rare, est aussi cette chose précieuse, un musicien qui sait et aime écrire. 

"Les pièces habitables", donc, est le titre de ce vaste et passionnant ensemble de textes - 122 en tout, répartis sur 27 "étages" dont chacun est attaché à un aspect, une notion, un affect particuliers - qu'il a consacré à la musique de Dusapin, et à travers elle à la musique tout court. Multipliant les approches, les styles, les régimes de discours, bien loin de toute obscurité analytique, en poète plutôt, et un poète amoureux, il offre à tous les amateurs de bonne volonté le fruit des ses réflexions et de ses rêveries avec, autour et à partir du corpus dusapinien. Et il l'offre aujourd'hui littéralement, puisqu'il m'a chargé de vous annoncer la mise en ligne de tout le 1er étage, "Manières d'apparaître (quelques débuts)". De nouvelles "pièces de mots" viendront chaque semaine composer, peu à peu, cet édifice hors normes - inventif, généreux, pénétrant, toujours stimulant. Abonnez-vous, et bonne lecture !

 lespieceshabitables.wordpress.com



lundi 12 août 2019

jeudi 1 août 2019

Message de service


Si ce blog a encore des lecteurs, qu'ils m'excusent de ne plus l'alimenter, j'étais pris par toutes sortes de choses. Par exemple, tout récemment, la lecture des épreuves de Dans la nuit du 4 au 15, à paraître le 5 novembre prochain chez Quidam éditeur — qui rassemblera ce que j'ai d'abord publié ici sous le titre de "Rêveries calendaires", dans une version assez fortement remaniée. En attendant de me remettre à poster, je viens de supprimer les premiers jets en ligne de ces 366 textes, ne laissant que les illustrations, comme des pense-bêtes ou une étrange galerie muette dont le livre, exempt d'images, sera la clef. Jean Echenoz m'a fait le grand honneur et l'amitié de le préfacer ; en voici d'ores et déjà la couverture, et son beau clair de Terre. 





mercredi 19 juin 2019

Pour Thomas (1995-2019)


Texte lu aujourd'hui aux obsèques de mon neveu, Thomas Sudreau.

"Si je suis sûr d’une chose, c’est que Thomas a eu tout l’amour du monde et plus encore. Qu’il a eu cette chance d’avoir une famille aimante, des parents qui ont toujours stimulé ses curiosités et encouragé ses passions, soutenu ses projets. Des amis partout où il allait. Une jeune femme merveilleuse à ses côtés. 

Mais parfois tout l’amour du monde ne suffit pas, et personne n’y peut rien. Thomas avait une âme d’artiste, ce qui est à la fois une chose magnifique et une calamité. Ceux qui en sont dotés ne savent pas comme les autres 
se protéger de la violence du monde et de la douleur d’exister. Ils ressentent tout, le bon comme le mauvais, plus intensément. Un philosophe a dit que la mort volontaire n’était pas du tout une négation de la vie, mais 
au contraire son affirmation passionnée. Il faut beaucoup aimer la vie, et la prendre très au sérieux, pour décider de la quitter. 

Thomas nous demande une chose très difficile, qui est d’accepter ce choix, d’accepter que cela ait pu être un choix. Le choix d’un homme libre, même s’il s’agit pour nous de la liberté de faire une erreur irréparable et terrible ; l’expression radicale et paradoxale de sa vitalité, de son intransigeance, de son rapport à l’absolu, bref de ce qui faisait de lui un être précieux. Je ne sais pas. Il nous demande peut-être simplement de respecter le mystère de ce geste puisqu’il n’a pas voulu l’annoncer, nous alerter, ni l’expliquer. Puisqu’il a pris soin de toujours ne montrer que le visage de la joie et de l’amitié. C’est une affaire entre lui et lui, là où il n’y a pas de place pour notre culpabilité.

Il nous faut aussi accepter qu’une vie puisse être brève et que, malgré cet insupportable sentiment d’inachèvement et de gâchis, elle n’en soit pas moins une vie. Nous avons connu la fleur et pas le fruit, mais quelle belle fleur c’était. Nous devons nous souvenir de la réalité de cette beauté, et la célébrer, et non pas nous perdre dans les vaines et cruelles chimères de ce qui aurait pu être. Pendant presque vingt-quatre ans, nous avons eu la chance de connaître Thomas, et c’est tout ce qui devrait compter. 

C’est difficile, bien sûr. Je n’avais pas vraiment cessé de voir un enfant en Thomas. La faute à la continuité de la vie, qui faisait persister à mes yeux l’adorable frimousse aux oreilles décollées dans le grand gaillard qu’il était devenu. Je l’admirais comme un oncle admire son neveu, je l’aimais comme un petit frère. Mais c’était déjà un adulte avec des problèmes d’adulte, un jeune homme aux prises avec la mélancolie des jeunes hommes, et quelque chose l’a submergé, et notre amour n’a pas suffi. Tu le savais pourtant, bordel, que nous t’aimions. J’ai le droit d’être en colère contre toi, Thomas, mais je ne vais pas en abuser. Ce serait moche de te dire adieu avec un sentiment pareil dans le coeur. À toi qui sinon ne m’as jamais inspiré que la plus grande tendresse et la plus grande fierté. 

Tu as eu une belle vie et tu ne souffres plus. Pour un peu, je t’envierais. Mais je vais plutôt, égoïstement, essayer de vivre le plus longtemps possible, pour me souvenir de toi plus longtemps possible.

De toi vivant. Tu me facilites la tâche : vivant, tu l’étais extraordinairement. Tu aimais la photo, le cinéma, le théâtre, la littérature, la fête, la bonne chère, la dépense et l’ivresse. Tu n’aimais pas être seul. Tu étais rêveur, sujet à de brèves mais sombres humeurs. Je t’ai vu construire une cabane dans un arbre et rejoindre en stop les forêts danoises. Tu aimais rire. Le corps à l’aise mais l’âme pudique, tu recherchais tous les plaisirs. Tu voulais jouir autant qu’on pouvait de cette vie impossible, dans ce monde de plus en plus insensé - si c’est possible, plus violent en tout cas sans doute, plus désespéré. Tu ne pouvais qu’être sensible à cette atmosphère de fin du 
monde dans laquelle nous baignons, peu faite pour aider à se projeter dans l’avenir. Tes tatouages impulsifs et comiques disaient assez que tu te fichais pas mal du lendemain - cela dit, ne vivre qu’au présent est une option tout à fait honorable. C’est le choix de l’éternité qui me paraît plus discutable ; mais encore une fois, Thomas, je ne suis pas ici pour te faire des reproches. 

Je ne sais pas. Je pense à tes amis, à ceux de ta génération, et je voudrais leur dire courage, tenez bon. Tout est possible encore. Le pire, comme la mort de Tom, et le meilleur, comme la vie de Tom. 

Et puis aussi, parlez. Si vous perdez pied, mettez votre orgueil de côté et parlez à des gens de confiance, à ceux que vous aimez. Parfois l’amour ne suffit pas mais souvent il fait des merveilles et de toute façon, c’est tout ce qu’on a. 

Je t’aime, Thomas."








dimanche 17 mars 2019

Quelle maison allait exploser sur mon chemin ?





Une fois, le cinéma prit feu. La pellicule se déchira et s'enflamma aussitôt de sorte que l'on vit pendant quelques secondes des flammes d'incendie sur l'écran : sorte d'avertissement honnêtement projeté, annonçant le danger. Cela formait la suite logique des "Actualités" que l'appareil avait pour mission de divulguer, mission qu'il remplissait à présent à la perfection, voire à l'excès, en présentant la dernière nouvelle, la plus palpitante, celle de son propre incendie.

Les rues de la ville avaient perdu leur sens ; le froid pénétrait sous mon manteau, j'avais sommeil et froid. Quand je fermais les yeux, le vent appliquait sur ma joue une autre joue plus froide, je la sentais, de l'autre côté de mes paupières, pareille à un masque, le masque de ma figure derrière lequel il faisait sombre et glacé comme derrière un vrai masque de métal. Quelle maison allait exploser sur mon chemin ? Quel poteau se contorsionner comme un bâton de caoutchouc pour me faire la grimace ? Nulle part dans le monde, quelles que soient les circonstances, il ne se passe jamais rien.

Max Blecher, Aventures dans l'irréalité immédiate, 1936