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jeudi 14 mai 2015

Gnou presque mort au fil de l'eau





Je regardais le gnou presque mort se battant toujours contre le courant, de moins en moins, les dernières forces, et puis soudain au fil de l’eau. Vous voyez, un gnou presque mort au fil de l’eau, rougeoyant dans le soir d’une savane exsangue. Rougeoyant dans l’exsangue. Un soir dans la savane. Se battant pour vivre encore et soudain au fil de l’eau il se laisse aller. 

Le gnou se bat et il se laisse faire et il meurt. Il consent à mourir parce qu’il meurt. Le gnou est coincé, il consent, au bout d’un moment il suit le fil de l’eau. 

— Ce documentaire sur les gnous vous a impressionnée. — Ça m’a plu. 

— Qu’est-ce qui vous a plu ? — Que les gnous sont des animaux d’Afrique australe. — Vous aimeriez être un animal ? — Je sais pas. 

— Vous aimeriez être quel animal ? — Je sais pas. — Un gnou ? — Non. 
— Pourquoi pas un gnou ? — Les gnous sont cons et ils se font massacrer. 

— Mais vous aimez les gnous. — Oui. — Pourquoi vous aimez les gnous ? — Parce qu’ils sont tragiques. — Que voyez-vous de tragique chez les gnous ? — Ils sont cons et ils se font massacrer. 

La psy ça l’intéressait pas nos amies les bêtes, elle préférait parler de mes problèmes, en revenait toujours à mes problèmes qu’elle appelait nos moutons. 
— Bon bon bon, revenons à nos moutons. 

Moi nos moutons m’emmerdaient. 

Noémi Lefebvre, L’enfance politique (Verticales, 2015), p. 130-131



mercredi 8 avril 2015

L'effet wagnérien à l'état pur




Accroupie dans la pénombre du deuxième balcon deuxième rang car il ne fallait pas espérer rejoindre nos excellentes places avant l’entracte sans créer un événement antiwagnérien majeur, je me débattais avec la poignée de mon sac en plastique de Woolworth que je ne pouvais pas décrocher de mon poignet, chaque essai de désolidarisation de Woolworth avec moi produisait un épouvantable bruit de plastique froissé, il fallait profiter de l’entrée des cuivres pour dégager mon poignet millimètre par millimètre, heureusement, je me suis dit, que ce n’est pas un divertimento de Mozart, en même temps j’essayais de subir le choc wagnérien de la manière la moins calculée et la plus immédiate, ai tenté de me laisser toucher directement par les Leitmotive, y suis presque parvenue mais pas tout à fait, par intermittence je me disais, essayant de ressentir l’effet direct wagnérien, ça y est, c’est ça, c’est exactement ça l’effet wagnérien, mais me disant m’entendais le penser et c’était déjà une terrible distanciation antiwagnérienne que de penser à l’effet wagnérien tout en le subissant. J’ai essayé de me mettre dans la peau d’une vache, ayant avec la vache une affinité musicale depuis ce fameux beuglement nocturne qui m’avait surprise moi-même dans ma voiture et passablement effrayée, j’ai pensé que l’effet wagnérien sur la vache était l’effet wagnérien à l’état pur, qu’il y avait entre la musique de Wagner et le cri de la vache quelque chose de commun comme la surprise et l’effroi et que la vache était donc l’animal le plus à même d’entendre Tannhäuser, qu’un public entièrement constitué de vaches au Deutsche Oper, un troupeau de vaches tout récemment séparées de leur veau et rassemblées au Deutsche Oper aurait été le meilleur public possible, puisque aucune vache n’aurait voulu ressentir l’effet wagnérien ni ne se serait repue de ce fameux effet wagnérien, mais que les vaches en général et chacune d’entre elles en particulier auraient subi l’effet wagnérien directement et sans aucune pensée dessus, tandis que le public du Deutsche Oper avait évidemment une écoute beaucoup plus problématique de Tannhäuser, une écoute pleine d’intelligence malgré la sensibilité et remplie d’une quantité de références musicales wagnériennes qui rendait impossible une perception directe. Aussi ridiculement mince que veut être l’intelligence humaine, elle est toujours plus ou mois humaine, je me suis dit en essayant de me débarrasser de mon humanité. J’avais fini par dégager mon poignet du sac Woolworth, c’est déjà une première étape, maintenant il s’agit de me débarrasser de toute pensée humaine et de les remplacer par des pensées bovines, la mise en scène est favorable, je me suis dit en constatant le château en carton-pâte, les montagnes et le ciel en arrière-plan et les chanteurs déguisés en Moyen Âge, nous voilà dans un environnement quasi champêtre et facile d’accès pour une vache […] 

Noémi Lefebvre, L’autoportrait bleu, p. 98-100



vendredi 3 avril 2015

Comme un mouton malade




Nulle trace de bonheur collectif chez le pianiste. Rien dans le regard qui puisse faire penser que le pianiste ait été un jour ou l'autre encombré par la quête ou la réalisation de ce bonheur collectif, aucune trace de bonheur chez celui-là qui souriait, chaleureux et amical, et s'asseyait dans le fauteuil club à côté du mien, j'ai commencé à trembler de la tête aux pieds, ne pouvais pas cesser de trembler alors qu'il ne faisait pas froid et que je n'avais pas la grippe, mais à trembler comme un mouton malade. 

Noémi Lefebvre, L'autoportrait bleu (2009)