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jeudi 4 septembre 2014

Mais chose étrange




« Je me rappelle, et je suis parfaitement sincère quand je crois qu'ils ne seront que très, très peu nombreux à comprendre ce que je vais dire maintenant, je me rappelle, dis-je avec une modeste témérité, que chaque fois que je passais un vieux pont de bois, que je me trouvais devant un portail de parc, que mes yeux plongeaient sur quelque plaine, que je contemplais quelque panorama, ou que je tâchais d'évaluer, d'apprécier une ambiance matinale ou vespérale, il ne me venait que des réflexions sérieuses, sur moi et sur l'humanité, sur l'Être et le firmament, mais chose étrange, dès que je me décidais à écrire, des folâtreries se mettaient à voleter tout autour de moi, on eût dit que l'écriture me paraissait comique, en sorte que j'ai peut-être gardé beaucoup de choses sérieuses par-devers moi. Je confesse d'ailleurs bien volontiers ce détail qui me caractérise, à savoir qu'en écrivant, j'ai tu, pour ainsi dire, pas mal de choses, et cela, sans la moindre préméditation [...] » 

Robert Walser, Microgrammes



dimanche 17 février 2013

Des centaines d’adeptes des arts



« Ainsi, c’était devenu une évidence incontournable, le monde manifestait une compréhension et un intérêt croissant pour l’art. Autrement dit, il semblait totalement enartistiqué. Une secrétaire sur deux ou trois avait pour ami ou amant un peintre. On voit par là qu’il est presque impossible de mesurer combien on se portraiturait. En conséquence, la société cultivée ou semi-cultivée pullulait de prétendus créateurs, pour les faits et gestes desquels on affichait un intérêt colossal. Allait-on se promener, on ne manquait jamais d’entendre une jeune fille se jeter ou se précipiter dans une exclamation inquiète : “Il crée si difficilement”, ou bien : “Il a cessé de créer”, et par ce il, on entendait quelque écorché vif se torturant dans son atelier. Quant à l’artiste qui s’était installé dans le joli village, les jeunes paysans le poursuivaient de la question anxieuse : “Est-ce que tu arrives à créer ?” Il répondait : “Non, pas comme je souhaiterais, je lutte contre un certain nombre d’obstacles.” Cette situation n’avait rien d’exceptionnel. Des centaines d’adeptes des arts luttaient dans cent situations particulières dans des centaines de localités contre des centaines de difficultés les plus diverses, ce qui veut dire qu’en ce qui concerne leur élan producteur ou créatif, ils n’avançaient pas vraiment, là où ils auraient voulu non pas simplement marcher d’un bon pas, mais voler […] » 

« Jeunes et vieux, grands et petits, riches et pauvres, savants et ignorants, travailleurs et chômeurs, gens influents et gens ingénus, tout un chacun se démène et se décarcasse pour le bien des arts. N’importe quel écolier ne connaît-il pas les conditions préalables indispensables à l’art du futur ? Ce que doivent être la largeur, la grosseur ou la longueur des éléments de base de la composition approximative d’un roman ou d’un tableau, le premier cantonnier venu le sait parfaitement. Tous les non-créateurs savent par le menu comment on doit créer, seuls les créateurs parfois font des manières, flottent sur le ridicule d’un abîme d’ignorance […] » 

Robert Walser, Ce que j’écris sera peut-être un conte

in Le Territoire du crayon



mardi 25 décembre 2012

Une image parfaite de la paix de Noël




"A la paisible matinée du 25 décembre succède le repas de midi, plus copieux que d’habitude en ce jour de fête. Robert mange de bon appétit dans le cercle des pensionnaires ; le cliquetis des fourchettes, cuillers et couteaux résonne comme une musique joyeuse à son oreille. Mais il a hâte d’arpenter la campagne. Chaudement vêtu, le voilà qui pénètre dans la lumière cristalline d’un paysage de neige. Devant l’hospice, il emprunte le chemin qui, par un sombre passage souterrain, le mène à la gare où il a si souvent attendu l’ami. Dans quelques jours, à Nouvel An très exactement, ils se promèneront de nouveau ensemble, qu’il fasse beau ou mauvais. Aujourd’hui, il est attiré par le Rosenberg sur lequel se dresse une ruine. Il y est déjà allé maintes fois, seul ou accompagné. De là-haut, on a une vue magnifique sur la chaîne des Alpes. Tout est si calme en ce début d’après-midi : de la neige, rien que de la neige, aussi loin que porte le regard. N’a-t-il pas écrit une fois un poème qui s’achève par ces mots : “La neige tombant du ciel rappelle une rose qui s’effeuille ?” Ce n’était peut-être pas un très bon poème ; mais il est vrai que c’est ainsi qu’un homme devrait s’effeuiller : comme une rose.


Le promeneur solitaire inspire à pleins poumons l’air limpide de l’hiver. Un air si consistant qu’on a presque l’impression qu’on pourrait le mastiquer. Il a laissé Herisau en contrebas. Ses usines, ses maisons d’habitation, les églises, la gare. Parmi les hêtres et les sapins, il grimpe vers le Shochenberg, sans doute un peu trop vite pour son âge. Son coeur qui bat la chamade le pousse plus loi, plus haut ; au sortir du Rosenwald, il se dirige vers la Wachtenegg, rejoint la crête ouest du Rosenberg d’où il gagnera, par une légère dépression, la colline d’en face. L’envie lui vient d’allumer une cigarette. Mais il résiste. C’est un plaisir qu’il se réserve pour plus tard, lorsqu’il se tiendra près de la ruine. — La pente menant à la dépression est assez raide. Il descend donc latéralement, pas à pas, sans se retenir aux buissons, vers la cuvette située à 860 mètres d’altitude où il compte se reposer un moment. Plus que quelques mètres et il se retrouvera sur le méplat. Il doit être maintenant environ treize heures trente. Le soleil brille d’un pâle éclat, comme une jeune fille un peu anémique. Rien de triomphal dans son rayonnement, plutôt quelque chose de tendrement mélancolique, d’hésitant, comme s’il était sur le point déjà d’abandonner à la nuit le charmant paysage.
Et voilà que soudain, son coeur marque un temps d’arrêt. Le promeneur est pris d’un vertige. Sans doute est-ce là un symptôme de l’artériosclérose dont le médecin lui a parlé un jour pour le mettre en garde et l’inciter à ne pas forcer l’allure pendant la marche. En un éclair, il se rappelle les crampes aux jambes qui l’ont surpris lors de promenades passées. Cela va-t-il se reproduire aujourd’hui ? Que ces choses-là sont donc désagréables et, qui plus est, si stupidement assommantes ! Mais — qu’est-ce que c’est ? Il tombe brusquement à la renverse, sur le dos, porte la main droite à son coeur et s’immobilise. L’immobilité de la mort. Le bras gauche repose le long du corps qui se refroidit rapidement. La main gauche est fermée comme pour écraser dans la paume la douleur aiguë, brève, qui a bondi sur le promeneur par surprise, ainsi qu’une panthère. La chapeau a roulé un peu à l’écart. La tête légèrement tournée sur le côté, le promeneur muet offre une image parfaite de la paix de Noël. Sa bouche est ouverte ; on dirait que l’air hivernal, pur et frais, pénètre encore en lui.


C’est ainsi que le découvrent un peu plus tard deux écoliers qui sont descendus à ski de la ferme “Burghalden”, éloignée de cent cinquante mètres à peine et appartenant à la famille Manser, afin de voir de plus près ce qu’il y avait là, dans la neige. Une femme est montée de la vallée avec son chien, pour rendre visite aux Manser en ce jour de fête ; elle leur a raconté en arrivant là-haut que son “Bläss” s’est montré singulièrement nerveux pendant la montée ; il n’a pas cessé d’aboyer, de tirer sur la laisse pour se précipiter en bas de la pente où gisait quelque chose de bizarre, d’inhabituel. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Allez donc jeter un coup d’oeil, les garçons !


Le mort couché dans la neige, au pied de la pente, est un poète qu’enchantèrent l’hiver et la danse légère et joyeuse des flocons — un authentique poète qui nourrit en son coeur d’enfant la nostalgie d’un monde de silence, de pureté et d’amour : Robert Walser.

" 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser (1977), 
dernières pages







samedi 1 décembre 2012

Tout homme de lettres qui se respecte




« Je compose en effet moi-même des poèmes lyriques, car je soutiens que tout homme de lettres qui se respecte doit faire ses armes dans l'art d'être jeune ou amoureux. » 

R. Walser, lettre à la rédaction de la Frankfurter Zeitung, 
avril/mai 1927

mercredi 28 novembre 2012

Le plus grand péché





« Il faut tout trouver beau. Il ne faut rien vouloir fuir. » 

« Surtout, ne pas penser. Chère Lisa, voilà le plus grand péché qui soit. Plutôt la débauche que la tristesse. Dieu hait les tristes. Mais tout va si vite. On meurt si vite. Juste devenir idiot. Il y a quelque chose de merveilleux à devenir idiot. Mais il ne faut pas le vouloir, cela vient tout seul. » 

(R. Walser à sa sœur, automne 1904)



vendredi 20 avril 2012

À égale distance




« Le matin d’azur pâle ressemblait, comment dire, à une promesse grandiose qu’aurait exhalée la bouche d’or d’une déesse, une bouche qui semblait à égale distance de la vérité et du mensonge, à la fois hors d’état de mentir, d’une part, puisqu’elle était l’instrument même de la vérité, et d’autre part, incapable d’exprimer une vérité, exempte à jamais du besoin d’en dire une […] » 


Walser, Proses des microgrammes


vendredi 30 décembre 2011

Par chance




« Je veux être gentil avec les autres, mais à condition que je puisse magnifiquement me passer d'eux tous [...] 
L'absence de prétentions est une arme, peut-être l'une des plus étincelantes qu'il y ait au monde [...] 
La neige ne pense à rien, mais moi, si, et c'est beau d'avoir ici ou là quelque chose comme une pensée [...] 
Je pourrais encore ajouter bien des choses à cette rédaction, ce qui par chance ne me semble pas absolument nécessaire. »
  

R. Walser, Ce paysage de neige, je le voudrais joli
microgramme



samedi 28 août 2010

Des deux côtés de la barque nocturne






« Monte, élève-toi, profondeur ! Oui, elle s'élève en chantant de la surface de l'eau et fait un nouveau lac immense de l'espace entre ciel et lac. Elle n'a pas de forme, et ce qu'elle représente, il n'y a pas d'yeux pour le voir. Elle chante aussi, mais c'est une mélodie qu'aucune oreille ne peut entendre. Elle étire ses longues mains humides, mais il n'est pas de main qui aurait le pouvoir de lui tendre la main. Des deux côtés de la barque nocturne, elle se dresse immense, mais aucun savoir au monde ne le sait. Aucun œil ne regarde dans l'œil des profondeurs. L'eau se perd, le gouffre vitreux s'est ouvert, et la barque, maintenant, semble poursuivre sa course sous l'eau, calme et musicienne et sûre. » 



Robert Walser, L'homme à tout faire (1908) 

traduction de Walter Weideli




lundi 5 avril 2010

Enchaînements




"La musique creuse le ciel.
"
                                   Baudelaire, Fusées 




"dans cette province du ciel
 

après le blanc flashy des crashes
 
la couleur tendance
 
c’est le rouge
 
braise rouge accentué
 
par l’éloignement réciproque
 
la course de plus en plus
 
folle au loin dans le rouge
 
tout sombre ― j’aime
 
les objets sans nom
 
leurs bouillons brûlants"
 
 
                              Pierre Alferi, Les Jumelles




"Pour moi, j’aime les choses existantes ; je les aime comme elles sont. Je ne désire, je ne cherche, je n’imagine rien hors de la nature. Loin que ma pensée divague et se porte sur des objets difficiles ou bizarres, éloignés ou extraordinaires, et qu’indifférent pour ce qui s’offre à moi, pour ce que la nature produit habituellement, j’aspire à ce qui m’est refusé, à des choses étrangères et rares, à des circonstances invraisemblables et à une destinée romanesque, je ne veux, au contraire, je ne demande à la nature et aux hommes, je ne demande pour ma vie entière que ce que la nature contient nécessairement, ce que les hommes doivent tous posséder, ce qui peut seul occuper nos jours et remplir nos cœurs, ce qui fait la vie. "
               Senancour, Obermann




"je parle d'Amour comme s'il était une chose en soi, 

[…]
Laquelle chose, selon la vérité, est fausse 
puisque Amour n'existe pas en soi comme substance 
mais comme accident dans la substance."
                                                          Dante, Vita Nova 




"Ainsi va le monde, tas de fumier de forces instinctives, qui brille malgré tout au soleil en tons pailletés d'or et de clair-obscur." 

        Pessoa




"Le romantisme ? Je crois ne pas me tromper en considérant comme romantique ce qui ne vit plus qu’à moitié. Ce qui est abîmé, décrépi, malade, un très vieux mur d’enceinte par exemple. Ce qui ne sert à rien, ce qui est beau d’une manière mystérieuse, voilà ce qui est romantique. J’aime rêver à ce genre de choses, et à mon sens, il suffit d’y rêver. En fait, la chose la plus romantique qui soit c’est le cœur, et tout être capable de sentiments porte en lui des villes anciennes entourées de très vieilles murailles. "


                                  Robert Walser, La petite Berlinoise 



lundi 17 août 2009

Un seul but




[…] Robert Walser, quant à lui, nous frappe, tout d’abord, par sa négligence tout à fait inhabituelle et difficilement descriptible. En examinant ses écrits, la dernière chose que l’on découvre est l’importance, chez lui, de la futilité, la persévérance que dissimule son étourderie. Il n’est pas facile d'en faire l’analyse. Car, habitués à trouver les énigmes du style dans des oeuvres d’art plus ou moins élaborées et mûrement méditées, nous sommes ici, au contraire, confrontés à une dépravation de la langue au moins apparemment involontaire, mais qui est pourtant attirante et fascinante ; à un laisser-aller présentant tantôt les traits de la grâce, tantôt ceux de l’amertume. Apparemment involontaire, venons-nous de dire. On s’est parfois demandé si c’est réellement le cas. Mais c’est là une querelle inutile ; on s’en rend compte lorsqu’on pense à l’aveu de Walser disant qu’il n’a jamais corrigé une ligne de ses écrits. Certes, rien n’oblige à le croire, mais on y a tout intérêt. On se contentera alors de penser qu’écrire et ne jamais se corriger est la parfaite interpénétration d’une absence totale d’intention et de la plus haute préméditation. Fort bien. Mais cela n’empêchera certainement personne d’analyser cette négligence stylistique. Nous l’avons déjà dit : elle a toutes les formes imaginables. Nous pouvons ajouter : à l’exception d’une seule, à savoir celle, la plus courante, qui ne s’intéresse qu’au contenu, et à rien d’autre. Pour Walser, la forme du travail est si peu secondaire que tout ce qu’il a à dire est totalement éclipsé par l’importance de l’acte d’écrire lui-même. On dirait presque que cela est balayé dans l’acte d’écrire. Cela demande explication. A y réfléchir, on rencontre quelque chose de très suisse chez cet écrivain : la pudeur. On raconte l’histoire suivante à propos d’Arnold Böcklin, de son fils Carlo, et de Gottfried Keller : un jour, ils étaient, comme souvent, au cabaret. Leur table d’habitués était depuis longtemps célèbre en raison du caractère taciturne et renfermé des buveurs. Cette fois encore, la tablée restait silencieuse. C’est alors, au bout d’un long moment, que le jeune Böcklin fit remarquer : “Fait chaud” ; un quart d’heure plus tard, le vieux renchérit : “Pas un souffle.” Keller, de son côté, attendit un moment, puis se leva en disant “Je ne boirai pas avec des bavards.” La pudeur paysanne à l’égard du langage, ici poussée jusqu’à l’excentricité, c’est tout Walser. Dès qu’il prend la plume, c’est l’état d’esprit du desperado qui s’empare de lui. Tout lui paraît désespéré, un flot de paroles se déverse, chaque phrase n’ayant qu’un seul but : faire oublier la précédente […] 

Walter Benjamin, Robert Walser (1929)

jeudi 19 février 2009

Une tout autre façon de s'en aller







"Je reste et je continuerai à rester. C’est si agréable de rester. Est-ce que la nature, elle, va à l’étranger ? Voit-on les arbres se mettre en route à la recherche de feuilles plus vertes et puis revenir se montrer au pays, pour épater les gens ? Les rivières et les nuages voyagent, mais c’est une tout autre façon de s’en aller, autrement profonde, sans retour. Ce n’est même pas s’en aller, c’est couler ou voler sur place. S’en aller comme cela, oui ! Je regarde toujours les arbres en me disant, ils ne s’en vont pas, eux, pourquoi ne pourrais-je pas rester moi aussi ? 
Quand je passe l’hiver dans une ville et que je vois un arbre, j’ai envie de voir cet arbre d’hiver aussi au printemps, dans l’éclat merveilleux de ses toutes premières feuilles. Et après le printemps vient toujours l’été, qui monte, inexplicablement beau et silencieux, du fond de la terre comme une grande chaude vague verte. L’été, c’est ici que je veux en jouir, comprenez-vous, Monsieur, ici même, où j’ai vu fleurir le printemps. Regardez par exemple ce bout de pré ou de pelouse. Comme c’est joli à voir juste avant le printemps quand la dernière neige vient de fondre au soleil. Mais il s’agit, n’est-ce pas, de cet arbre, de ce bout de pré, de ce monde-ci ; je crois qu’ailleurs je ne remarquerais pas l’été. 
En résumé, voilà : j’ai comme une envie du diable de rester collé ici et un tas de raisons pas très drôles qui m’interdisent les voyages à l’étranger. Par exemple : ai-je l’argent ? Vous devez savoir qu’on a besoin d’argent pour prendre le train ou le bateau. J’ai de quoi me payer encore vingt repas ; mais pas de quoi voyager. Et j’en suis très content. Je serai bien capable quand il le faudra de mourir dans ce pays décemment." 

Robert Walser, Les enfants Tanner (1907)


mardi 30 décembre 2008

Dans la douce profondeur



Quant à un présent, toujours présent, qui ne s'en aille point en un passé, ce ne serait plus du temps, ce serait l'éternité. (Saint Augustin) 





Robert Walser, Sur la terrasse

 

C’était un jour quelconque. Je ne peux pas dire l’heure avec précision. Je me trouvais sur une sorte de terrasse taillée dans la roche et, appuyé sur la simple balustrade, je regardais dans la douce profondeur. Il commença alors à pleuvoir à flots, d’une pluie tendre et caressante. Le lac changeait ses couleurs, le ciel était dans un émoi merveilleux et doux. Je m’abritai sous le toit d’un petit pavillon qui se trouve sur le rocher. Toute la végétation fut bientôt détrempée. En bas, dans la rue, quelques personnes s’étaient réfugiées sous le feuillage dense des marronniers comme sous d’amples parapluies. Cela avait l’air si étrange que je ne pouvais pas me rappeler avoir jamais vu quelque chose de pareil. Pas une seule goutte de pluie ne pénétrait la masse compacte des feuilles. Le lac était en partie bleu et en partie gris obscur. Et dans l’air, cette chère et si agréable rumeur d’orage. Et cette douceur partout. J’aurais pu rester là des heures et me délecter de la vision du monde. Finalement, je m’en allai quand même.




mardi 25 novembre 2008

Où cendre il y a




Dans l’esquisse en prose qu’il a consacrée à Brentano, Walser se demande : “Comment un homme qui ressent autant de belles choses peut-il être en même temps aussi peu sentimental ?” La réponse aurait été qu’il existe dans la vie comme dans les contes des êtres que l’excès de pauvreté et d’angoisse empêche d’avoir des sentiments, et qui pour cette raison, comme Walser dans une de ses proses les plus tristes, sont contraints d’éprouver leur maigre aptitude à l’amour sur des substances ou des objets inanimés auxquels nul autre ne prête attention, la cendre, une plume, un crayon et une allumette. Mais la manière dont Walser leur insuffle une âme dans un acte de totales indentification et empathie révèle que finalement les sentiments les plus profonds se trouvent peut-être là où ils s’appliquent aux choses les plus insignifiantes. 

“De fait, écrit Walser à propos de la cendre, on ne peut faire sur cet objet apparemment si peu intéressant des remarques pas inintéressantes du tout que si l’on s’y plonge, pour ainsi dire, intensément, en constatant par exemple que si on souffle dessus, il n’est pas anodin qu’elle refuse de se disperser tout de suite. La cendre est le parfait symbole de l’humilité, de l’insignifiance et de l’inutilité, et ce qu’il y a de plus beau : elle est elle-même persuadée qu’elle n’est bonne à rien. Peut-on être plus inconsistant, plus faible, plus misérable que la cendre ? C’est sans doute difficile. Y a-t-il chose plus patiente et plus accommodante qu’elle ? On cherchera longtemps. La cendre ne connaît pas de caractère et elle est bien plus éloignée de toute essence de bois que ne l’est l’abattement de l’exaltation. Où cendre il y a, il n’y a, à vrai dire, rien du tout. Mets ton pied sur de la cendre et c’est à peine si tu remarqueras que tu as marché sur quelque chose.” 

W. G. Sebald, Séjours à la campagne



samedi 1 novembre 2008

L'effroyable explosion de toute clarté


HÖLDERLIN 
 



Hölderlin avait commencé à écrire des poèmes, mais la maudite pauvreté l’obligea à prendre un gagne-pain comme précepteur dans une maison de Francfort-sur-le-Main. A cet égard, la grande et belle âme est logée à la même enseigne que l’artisan. Il devait vendre son besoin passionné de liberté ; réprimer sa royale, sa colossale fierté. La conséquence de cette pénible contrainte fut une crispation, un ébranlement dangereux de sa vie intérieure.
 C’est dans une jolie prison élégante qu’il se rendit.
 Né pour planer dans des rêves et des chimères et pour se blottir sur le sein de la nature, pour passer ses jours et ses nuits à écrire, bonheur ineffable, sous les épais feuillages d’arbres candides, pour converser avec les prairies et les fleurs, pour contempler le ciel et la course divinement impassible des nuages ― il entra dans l’étroitesse proprette, bourgeoise, d’une maison privée, et endossa l’obligation, terrible pour ses forces bouillonnantes, de se conduire honnêtement, raisonnablement et comme il faut. 
Il fut épouvanté. Il se considéra comme perdu, rejeté, et il l’était bel et bien. Oui, il était perdu ; car il n’avait pas la force déplorable de renier honteusement toutes ses forces et sa sève merveilleuse, qu’il s’agissait à présent de nier et de réprimer.
 Alors, alors il se brisa, se déchira, et de ce jour, il fut un pauvre malade pitoyable.
 Dès lors qu’il eut perdu la liberté, Hölderlin, qui ne pouvait vivre qu’en liberté, vit son bonheur détruit. Il tira, il s’escrima en vain sur la chaîne qui l’enserrait ; il ne fit que s’y meurtrir ; la chaîne était impossible à rompre.
 Un héros était dans les fers, un lion devait faire le gentil et le poli, un Grec royal évoluait dans un salon bourgeois, et les parois étroites, mesquines, joliment tapissées, broyaient son merveilleux cerveau. 


C’est là que commença le malheureux ébranlement de son esprit, la lente, la molle, l’effroyable explosion de toute clarté. Ses tristes pensées erraient et titubaient de désespoir en désespoir, de la crainte au tremblement qui tailladait son âme. C’était comme l’effondrement silencieux, muet, insidieux, de mondes célestement limpides.
 Le monde pour lui devint terne, banal et obscur, et pour pouvoir au moins s’enivrer de jeu et d’illusion, pour oublier sa tristesse sans borne et sa liberté perdue, pour surmonter la détresse du lion asservi et enchaîné qui va et qui vient dans sa cage, va-et-vient sans espoir, et va, et vient, l’idée le prit de tomber amoureux de sa patronne. Cela le distrayait, l’arrangeait, faisait du bien, l’espace de quelques minutes, à ce coeur anéanti, étranglé, étouffé.
 Alors qu’il aimait uniquement le rêve englouti de sa liberté, il imagina qu’il aimait la maîtresse de la maison. Autour de sa conscience, c’était le vide, comme dans le désert.
 Lorsqu’il souriait, il lui semblait que pour amener ce sourire sur ses lèvres, il lui avait fallu au préalable, péniblement, l’extraire du plus profond d’une caverne rocheuse.
 Il avait une nostalgie maladive de l’enfance, et pour venir une seconde fois au monde, et redevenir un jeune garçon, il aurait voulu mourir. “Du temps où j’étais un garçon...” écrivit-il. On connaît cette merveilleuse chanson.
 Alors qu’en lui l’homme désespérait, que son être saignait de mille blessures douloureuses, son art s’élevait comme un danseur richement paré, très haut, et là où Hölderlin sentait qu’il sombrait, sa musique et ses vers enchantaient. Il chantait l’anéantissement et la destruction de sa vie sur l’instrument de la langue qu’il parlait, dans de merveilleuses mélodies dorées. Il demandait justice pour son droit et son bonheur en miettes comme seuls demandent les rois, avec une fierté, une hauteur sans égale dans toute la littérature.
 Les mains d’un pouvoir fatal l’arrachèrent au monde et à ses dimensions trop étriquées pour lui, et le jetèrent par-dessus le bord du saisissable, dans la folie, et il sombra comme un géant dans ces abîmes désirables et bienfaisants, inondés de lumière, riches en feux follets, afin d’y somnoler pour toujours, dans une douce distraction et dans l’opaque. 



“Mais c’est impossible, Hölderlin”, lui déclara la maîtresse de maison ; “et ce que tu veux est impensable. Tout ce que tu penses outrepasse toujours ce qui est convenable et possible, et tes paroles déchirent tout ce qui est atteignable. Tu ne veux ni ne peux être bien. Pour toi, le bien-être est trop petit, et la paix à l’intérieur de limites est trop vulgaire. Pour toi, tout est et tout devient un gouffre, un infini. Le monde et toi, vous êtes une mer.
 Que puis-je et que dois-je te dire pour te rassurer, toi qui repousses loin de toi tout contentement comme quelque chose de méprisable ? Tout ce qui est étroit et petit te trouble, te rend malade ; tout ce qui est vaste et d’un seul tenant, sans coupure, t’emporte vers le haut et vers le bas, où il n’y a ni séjour, ni jouissance. La patience n’est pas digne de toi ; et quant à l’impatience, elle te déchire. On te respecte, on t’aime et on te plaint ; il n’y a pas de plaisir avec toi.
 Que dois-je faire, puisque rien ne te fait plaisir ?
 Tu m’aimes ?
 Je n’en crois rien, je dois me l’interdire de le croire et je dois souhaiter que tu veuilles bien t’interdire de me le faire croire. Ce n’est pas l’amour de moi qui t’anime, sinon tu pourrais être paisible, aimable et heureux, et avoir de la patience à ton propre égard et au mien. Je ne peux pas croire que je signifie beaucoup pour toi.
 Ainsi, sois donc aimant, bon et raisonnable. Bientôt, je n’éprouverai plus rien à ton égard que de la peur, et c’est un sentiment que je déplore. Laisse donc la passion en paix et fais un effort sur toi-même. Comme tu pourrais être beau, grand et ardent, dans un effort triomphant. Mais tes chimères hasardeuses te tuent, et le rêve que tu te fais de la vie t’ôte la vie. Renoncer à la grandeur : ne pourrait-il pas y avoir là aussi de la grandeur ?
 Car tout est douloureux.”
 C’est ainsi qu’elle lui parlait. Par la suite, Hölderlin quitta cette maison, erra encore quelque temps dans le monde, puis sombra dans une folie incurable.
 

Robert Walser, Vie de poète



mardi 16 septembre 2008

Il semble qu’il n’y ait pas de remède





« Cette prédilection inchangée pour Hebel, Keller et Walser m’a inspiré l’idée de leur rendre hommage avant qu’il ne soit peut-être trop tard. D’autres circonstances ont fait que sont venus s’y rajouter Rousseau et Mörike, dont il s’est avéré qu’ils ne déparaient pas l’ensemble. Le recueil couvre à présent une période de presque deux cents ans, et l’on remarquera que sur cette longue période le trouble du comportement a fort peu changé, qui pousse à transformer en mots tout ce qu’on éprouve et, avec une sûreté surprenante, à passer à côté de la vie. Ce qui m’a le plus étonné, dans les considérations que j’ai pu faire à ce sujet, c’est la terrible opiniâtreté des hommes de lettres. Il semble qu’il n’y ait pas de remède au vice de l’écriture ; ceux qui y ont succombé continuent de s’y adonner même lorsque l’envie d’écrire les a quittés depuis longtemps, même lorsqu’ils sont arrivés à l’âge critique où l’on court le risque, ainsi que le note Keller à l’occasion, de sombrer du jour au lendemain dans le crétinisme, même lorsqu’on n’aspire plus à rien d’autre qu’à pouvoir enfin arrêter le mouvement des rouages dans sa tête. Rousseau, qui, réfugié sur l’île de Saint-Pierre — il a alors cinquante-trois ans —, voudrait déjà s’arrêter de sans cesse réfléchir, continuera d’écrire jusqu’à sa mort. Mörike apporte des retouches à son roman alors que cela n’en vaut plus la peine depuis bien longtemps. Keller démissionne de ses fonctions à cinquante-six ans pour se consacrer entièrement à la littérature et Walser ne peut se délivrer de la contrainte d’écrire qu’en se mettant pour ainsi dire lui-même sous tutelle. A considérer la rudesse de cette décision, il m’est apparu extrêmement émouvant d’entendre, il y a quelques mois, dans un film réalisé par la télévision française, un ancien gardien de l’asile d’Herisau nommé Josef Wehrle déclarer que Walser, bien qu’il se fût totalement détourné de la littérature, avait toujours dans la poche de son gilet un reste de crayon et des bouts de papier prédécoupés sur lesquels il n’était pas rare qu’il note ceci ou cela. Mais dès qu’il se croyait observé, poursuivait Wehrle, il s’empressait de faire disparaître le tout comme s’il avait été surpris en train de faire quelque chose d’interdit ou même d’inavouable. Ecrire est de toute évidence une activité dont on ne se défait pas aussi facilement, même quand elle vous est devenue détestable ou impossible. Du point de vue de celui qui écrit, il n’est presque pas d’arguments à avancer pour sa défense, tant elle est peu gratifiante. 

Peut-être serait-il réellement mieux de se contenter d’écrire, comme Keller en avait l’intention à l’origine, un petit roman sur la carrière tragiquement avortée d’un jeune artiste, avec une fin qui aurait la noirceur du cyprès et ensevelirait tout, puis de poser la plume. Les lecteurs, il est vrai, y perdraient beaucoup, car les pauvres écrivains prisonniers de leur monde de mots leur ouvrent parfois des perspectives d’une beauté et d’une intensité que la vie elle-même n’est guère en mesure de leur faire connaître. »

 

W. G. Sebald, Avant-propos des Séjours à la campagne (1998)



samedi 13 septembre 2008

S'il faut rire ou pleurer



“La musique devrait être réservée aux couches supérieures. En grande quantité, elle a des effets crétinisants sur la masse. Aujourd’hui, on la sert déjà dans chaque pissoir. Mais l’art doit rester un présent rare, quelque chose à quoi les petites gens puissent aspirer comme au ciel. Il ne faut pas que l’artiste se complaise dans le cloaque. C’est une erreur, outre que c’est d’un mauvais goût effroyable. Sympathie, grâce, élévation sont les éléments dont l’art ne saurait se passer. — En ce qui me concerne, la musique ne me manque pas tant que je suis dans mon état normal. Je lui préfère une conversation amicale. Mais à Berne, à l’époque où j’étais amoureux de deux serveuses, j’avais la nostalgie de la musique et lui courais après comme un possédé.”


 

À côté de l’établissement thermal Jakobsbad se dresse une bâtisse baroque qui fait penser à un cloître, probablement un asile de vieillards. Moi : “On entre pour voir ?” — Robert : “C’est sûrement beaucoup plus joli de l’extérieur. Il ne faut pas chercher à percer tous les secrets. C’est une conviction qui m’a guidé ma vie durant. N’est-il pas merveilleux que tant de choses, au cours de notre existence, demeurent mystérieuses et inaccessibles, comme cachées derrière des murs couverts de lierre ? Cela leur donne un charme indicible mais qui se perd chaque jour davantage. Aujourd’hui, tout est devenu objet de convoitise, de brutale prise de possession.”

 




Pour finir, nous allons dans une pâtisserie où il prend un plaisir non dissimulé à dévorer six tartelettes à la file. Faisant sans doute allusion à sa maladie, il déclare au moment où nous prenons congé l’un de l’autre : “Il faut aussi qu’il y ait des désagréments dans la vie d’un homme afin que le beau se détache dans toute sa plasticité de ce qui n’est pas beau. Les soucis sont nos meilleurs éducateurs.”


 
À ma surprise, il se met à parler en chemin de son séjour à l‘hôpital : “Je me plaisais beaucoup dans ma chambre de malade. Rester couché comme un arbre abattu, sans avoir à bouger le petit doigt. Tous les désirs s’endorment comme des enfants las de jouer. On se sent comme dans un monastère ou comme dans l’antichambre de la mort. Pourquoi me laisser opérer ? J’étais assez bien comme cela. Il n’y avait guère que lorsqu’on servait à manger aux autres malades et pas à moi que je l’avais mauvaise. Mais cette réaction également tendait à s’estomper. — Je suis convaincu qu’Hölderlin, durant les trente dernières années de sa vie, n’était pas si malheureux que les professeurs de littérature se plaisent à nous le dépeindre. Pouvoir rêvasser tranquillement dans un coin sans avoir constamment des devoirs à remplir, ce n’est certes pas un martyr. Sauf que les gens croient que c’en est un !”


 

Il parle du réconfort que vous procure la “maîtrise drôlatique” d’un Charles Dickens ou d’un Gottfried Keller à la lecture desquels on se demande toujours s’il faut rire ou pleurer. Il s’agit là, selon lui, d’un signe distinctif du génie. J’interviens : “Quand on lit du Walser, c’est aussi très exactement ce que l’on se demande.” Il s’arrête brusquement sur la chaussée et déclare d’un air grave, presque consterné : “Non, non ! Je dois vous prier instamment de ne plus jamais citer mon nom à la suite de celui de maîtres de cette envergure. Ni même de le chuchoter. J’ai envie de disparaître sous terre, comprenez-vous, lorsque mon nom est cité en pareille société.”


 



Le ciel est sans nuages, ce matin, le froid coupant. Dans le hall de la gare, nous nous demandons où aller aujourd’hui. Robert, sans pardessus, mains et joues d’un rouge bleuté, le menton hérissé de poils blancs, me demande d’un air mi-figue mi-raisin : “Vous avez concocté un programme en cours de route ?” — “Pas du tout !” — “Qu’est-ce que vous diriez d’Appenzell ? Non, ce serait trop pour aujourd’hui ! Voulez-vous que nous allions dans les hauteurs ? Ou alors, à Saint Gall ?” — Moi : “Vous avez envie d’aller en ville ?” — “A vrai dire, oui !” — “Dans ce cas, en avant !” — Robert, après quelques pas : “Ralentissons, voulez-vous ? Ne courons pas après la beauté. Qu’elle nous accompagne plutôt, comme une mère qui marche à côté de ses enfants.”

 



Il réagit vivement, comme sous la morsure d’un serpent, quand je lui dis : “Comment pouvez-vous parler de vous comme d’un écrivain raté ? Le succès se mesure-t-il donc au poids des ouvrages produits par un poète ? Si vous saviez combien de gens, aujourd’hui encore, parlent avec enthousiasme de vos livres !” — “Silence, silence !” l’entends-je gémir dans le brouillard. “Comment pouvez-vous dire des choses pareilles ! Vous n’espérez tout de même pas que je vais croire à vos pieux mensonges !” Au même instant, un cavalier passe au galop sur un gros cheval — peut-être le vétérinaire de la commune — et disparaît rapidement tel un fantôme.
 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser