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mercredi 28 novembre 2018

Triompher du corps éveillé



Résultat de recherche d'images pour "flann o'brien"



Le problème de Cryan est celui de la plupart des gens, dit Byrne : il ne passe pas assez de temps au lit. Quand on dort, on est plongé, perdu, dans un bonheur flasque et sans tonalité ; éveillé, on s'agite, torturé que l'on est par son corps et par l'illusion de l'existence. Pourquoi diable les hommes ont-ils passé des siècles à vouloir triompher du corps éveillé ? Mettez-le en sommeil, c'est la meilleure méthode. Qu'il serve seulement à retourner l'âme assoupie, à modifier le flux de sang, permettant ainsi un sommeil plus profond et plus raffiné.
Je suis d'accord, dis-je.
Il faut intervertir les rapports traditionnels du repos et de l'activité, poursuivit-il. Nous ne devrions pas dormir pour récupérer l'énergie dépensée la veille, mais bien plutôt pour nous éveiller de temps en temps et évacuer l'excédent d'énergie engendré pendant le sommeil. Cela pourrait se faire rapidement - une belle course de cinq miles à travers la ville, et puis retour au lit et au royaume des ombres.


Flann O'Brien, Swim-Two-Birds (1939) 


 

jeudi 15 juin 2017

Le bruit des chants s'éteint





Les statues dans les parcs servent donc à quelque chose, puisqu'en revenant de ma promenade j'ai voulu savoir qui avait été ce mélancolique sphinx local. Bingo, un musicien — Ernest Reyer, né à Marseille en 1823, mort au Lavandou en 1909 — et dont le plus grand succès fut, je n'invente rien, l'opéra-comique La Statue, en 1861. L'air employé pour cette petite minute d'hommage (si on veut) est cependant extrait de son opéra tout à fait sérieux Sigurd (1884), dans un enregistrement de 1929. (Merci au vent, à la mouche et à youtubetomp3 pour leur précieuse collaboration.)


vendredi 5 mai 2017

Deux anagrammes





Flemme. On macère. Emblème : l’anus à cran. 
Emmanuel Macron, ensemble la France

Marine Le Pen, choisir la France
Ni-ni, mec ? Arrache la saloperie FN !



vendredi 3 mars 2017

Sève du venin


Bonne idée de relire l'Abécédaire malveillant de Tony Duvert (Minuit, 1989) : il y a dans ces aphorismes cinglants comme une vigueur printanière qui s'accorde à l'heure. Ci-joint neuf badines. 





















lundi 13 février 2017

Bird Porn


Hier matin, j'ai surpris des ébats, ce qui m'a valu, l'affaire faite, des regards noirs. 





mardi 7 février 2017

Des nouvelles de la classe moyenne







"Des scènes de carnage que la Mante religieuse a laissées dans mes souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves avec des Abeilles domestiques, qu’ils vont saisir sur les fleurs au moment de la récolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui vient de faire capture sent son Abeille gonflée de miel, il ne manque guère, avant de l’emmagasiner, de lui presser le jabot, soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire dégorger la délicieuse purée, dont il s’abreuve en léchant la langue de la malheureuse, qui, agonisante, l’étale dans toute sa longueur hors de la bouche. Cette profanation d’un mourant, dont le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire régal du contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au Philanthe si la bête pouvait avoir tort. En pareil moment d’horrible régal, j’ai vu l’Hyménoptère, avec sa proie, saisi par la Mante : le bandit était détroussé par un autre bandit. Détail affreux : tandis que la Mante le tenait transpercé sous les pointes de la double scie et lui mâchonnait déjà le ventre, l’Hyménoptère continuait à lécher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer à l’exquise nourriture même au milieu des affres de la mort. Hâtons-nous de jeter un voile sur ces horreurs." 

Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques, 1ère série, chap. XII (1879)


vendredi 21 octobre 2016

Particulièrement




"Monsieur H. Michaux vous remercie de l'invitation qui lui a été faite et me charge de vous faire savoir que jamais il ne participe à un colloque et qu'un sujet comme celui de la Poésie est particulièrement de nature à le tenir éloigné d'un congrès."

[in Donc c'est non, Gallimard, 2016]


vendredi 2 septembre 2016

Dans l'amour jusqu'au cou





Cette page d'Une petite forme (P.O.L, 2011), livre que François Matton et moi-même avons eu le plaisir de commettre, pour vous inviter à lire en ligne Forçat de l'amour chez Harlequin, un assez long article écrit dans le cours de l'été, à l'invitation de Mathieu Lindon, pour les cahiers estivaux du journal Libération, et paru le 16 août dernier — soit le récit sobre et poignant d'une descente aux enfers de la littérature (il faut croire que j'avais encore deux ou trois choses à dire sur le sujet, mais, que mes anciens employeurs se rassurent, je pense bien en avoir fait le tour). 



vendredi 5 août 2016

Journal de campagne




Mardi.
Tant d'étoiles pour un seul grillon.

Mercredi. 
Hier soir j'ai voulu donner sa chance à Jean d'Ormesson (on trouve de ces choses dans la bibliothèque familiale, nul n'est prophète en son pays). Avec bienveillance (je suis comme ça) mais circonspection. Pour ce que j'en ai saisi, c'est une espèce de long gloussement - on l'entend distinctement faire hu hu hu derrière chaque phrase - figé dans un ronron cadencé façon Grand Siècle, genre Bossuet chez les Grosses Têtes. Presque rien sur presque tout, que ça s'appelait. C'était beau comme du vent sur de l'eau tiède, mais ça ne m'a pas aidé à mieux comprendre les lecteurs du Figaro.

*

J'ai voulu poursuivre aujourd'hui mon exploration des profondeurs de la littérature française mainstream, ça pouvait être amusant, mais après cinq pages de Puértolas (sérieusement ?), cinq pages de Delacourt (WTF ?) et cinq pages de Pancol (oh misère), je me suis senti sale et il m'a bien fallu convenir que ce n'était pas drôle du tout, finalement.

*

Est-ce que c'est le même grillon ? Est-ce que ce sont les mêmes étoiles ?


 
Mon coach.


Jeudi.
Mainstream au hasard des étagères, suite. On a beau dire, les Américains sont de bien meilleurs ouvriers, et ils ont davantage le respect du client. Entre lundi soir et mardi, j'ai avalé sans broncher les 475 pages de Mr Mercedes (2013) - mais il faut dire que j'ai une tendresse particulière, qui remonte à l'enfance, pour l'humanité et la balourdise de Stephen King - et hier j'ai aspiré assez allègrement les cent premières du Grand Maître (2012) de Jim Harrison, que je n'avais encore jamais lu. Ce faisant m'a sauté aux yeux une triple (voire quadruple) coïncidence pour le moins troublante, car pas du genre anecdotique : les protagonistes de ces deux livres sont des flics à la retraite, leur voisin est un adolescent doué en informatique qui les aide dans leur enquête, et les spaghettis à l'ail et à l'huile d'olive sont le plat préféré de leur ancien coéquipier (chez Harrison, il ajoute du parmesan et du persil). Trois questions se posent alors : Stephen plagie-t-il Jim ? Lui rend-il hommage ? Ou doit-on se garder de se faire trop d'illusions sur la richesse de l'imaginaire de ces gros romans yankees ?

*

Le ciel est blanc, il pleut ; ce soir, j'en ai peur, ni étoiles ni grillon. 


 

Vendredi. 
Ça commence à devenir flippant. Chez Harrison, le héros veut chasser une image de son esprit, mais "autant essayer de ne pas penser à un cheval blanc". Or chez King j'avais rencontré la même idée et la même phrase, à ceci près qu'il y était question d'un "ours polaire bleu". J'avoue avoir du mal à les départager. Cheval blanc ou bien ours bleu ? Bonnet blanc ou blanc bonnet ? 
Je dois à l'honnêteté d'ajouter que pour autant Grand Maître est une lecture plutôt plaisante, je ne suis pas (complètement) maso. 

Il finit par s'endormir, car pour une fois il avait la chance d'être vieux et avec l'âge on renonce à essayer de comprendre tout ce qui se passe, à tenter désespérément de régler les centaines de variables dans la maison du cerveau aux milliards de chambres entre lesquelles il n'y a pas assez de portes, loin de là. Il comprit une fois de plus que la vie comportait un nombre ahurissant de pièces mobiles. 

*

Nulle étoile et pourtant, le grillon comme devant. Celles-là ne sont donc pas la condition de celui-ci, ils vont seulement très bien ensemble, mais sinon chacun chez soi. 


 

Samedi.
Des étoiles comme s'il en pleuvait, et d'ailleurs il en pleut. En ai même vu deux filer parallèlement, loin du grillon perpendiculaire.


mercredi 20 juillet 2016

Comme leurs noms l'indiquent



(Maxime Gaucher entouré d'élèves, lieu et date inconnus (Wikipédia))


M. Gaucher protégeait le talent naissant de Marcel Proust même contre des inspecteurs généraux de l'Université. M. Eugène Manuel vint un jour inspecter la classe. Marcel Proust fut invité à lire à haute voix son dernier devoir français. M. Manuel, indigné, écouta cette lecture, puis, se tournant vers le professeur : "Vous n'auriez point, lui dit-il, parmi les derniers de votre classe, un élève écrivant plus clairement et correctement en français ?" Mais Maxime Gaucher n'était point d'humeur à s'incliner devant les arrêts de ce haut fonctionnaire, le très médiocre poète des Ouvriers, candidat perpétuel à l'Académie française ; il lança cette mordante réplique : "Monsieur l'inspecteur général, aucun de mes élèves n'écrit un français de manuel..."

Robert Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust (1926)


mercredi 8 juin 2016

Reconnaissance



Comme la petite mare aux canards du Jardin d’Acclimatation frissonnait dans la gloire inquiète du soir, dans cet or tremblant entre les petites barques à peine balancées qui semblaient en partance pour la mer infinie, remuées par un vent du large, la musique se mit à jouer Estudiantina. Alors M. Cravant, sa femme et sa belle-mère, transportés de retrouver, objet de la ferveur, maître de l’attention de la foule, un air qu’ils connaissaient de longue date et pour ainsi dire intimement, qui le soir avait souvent bien voulu se faire entendre à leur piano quand ils étaient “entre eux”, que M. Cravant traitait alors sans façon jusqu’à l’écouter en robe de chambre, commencèrent à écouter en donnant les signes d’une joie orgueilleuse et protectrice. Et à tout instant, après avoir concentré leur attention inquiète comme si les musiciens allaient se tromper, ils opinaient de la tête, semblant dire : c’est bien cela, oui, c’est cela, c’est bien lui, toujours le même, mêlant à un sourire d’approbation qui certifiait l’exactitude de l’exécution, un regard attendri qui sous-entendait les mérites de “leur” air. Ils tenaient à ce qu’on sût qu’ils le connaissaient, que si l’air n’avait pas été sur l’estrade il les aurait reconnus, qu’il y avait longtemps qu’ils le connaissaient, qu’ils l’avaient tenu sur leurs genoux. 

Proust, Jean Santeuil, fragment inachevé (je souligne)







vendredi 6 mai 2016

C'est clair ?



Jacques Callot, étude



"Mon livre, le voilà tel que je l'ai fait et tel qu'on doit le lire, avant que les commentateurs ne l'obscurcissent de leurs éclaircissements." 

Aloysius Bertrand, 1836
[dédicace finale de Gaspard de la Nuit]


dimanche 1 novembre 2015

Des guillemets, des frites et de Christian Estrosi


Une chose m’a toujours amusé : l’usage parfois curieux que mes contemporains font des guillemets. J’en ai eu récemment sous les yeux deux exemples. Le premier est un classique du genre. La carte d’un restaurant me signalait que tous leurs plats étaient accompagnés, je cite, de frites “maison”. L’expression est pourtant ancienne dans l’hôtellerie, on l’emploie facilement depuis un siècle et demi, mais il faut croire que le rédacteur a jugé dans ce cas qu’elle était cavalière, trop familière — je cherche une bonne raison. Sauf que j’y lis, moi, invinciblement, des guillemets d’ironie, lesquels auraient tendance à me faire douter sérieusement que ces frites maison soient vraiment maison. De toute évidence cependant, on n’a pas voulu, ici, me faire comprendre en douce que ces frites prétendument maison sont en fait industrielles. Mais le doute demeure, le ver est dans le fruit, et par la faute de ces guillemets impropres ces frites m’inspirent de la suspicion. 

Second exemple, plus épineux. Les élections approchent et dans ma ville s’étalent partout les affiches de la liste Estrosi, dont le brillant slogan n’est rien de moins que : “Ça va changer”, guillemets compris. Regardez si vous ne me croyez pas. 



Sur les instances de mes yeux qui saignaient, j'ai finalement préféré mettre un lien vers l'affiche en question et illustrer ce billet par l'un des résultats de la recherche "inverted commas" dans Google Images.


Mais là, l’embarras est plus vaste, ce ne sont pas seulement les guillemets et leur involontaire ironie qui posent problème, bien qu’ils soient (je parle pour moi) aussi cocasses que perturbants. Car en effet, que recouvre au juste le “Ça” ? La région Paca, qui changerait grâce à M. Estrosi ? M. Estrosi lui-même, qui nous changerait des autres (ça m’étonnerait) ? Cite-t-on ce dernier au discours direct ? Est-ce tout ce qu’il a à nous dire, que ça (on ne sait pas quoi) va (on ne sait pas quand) changer (on ne sait pas comment) ? Je me demande si un tel degré d’imprécision et, disons-le, de nullité a jamais été atteint par un slogan avant celui-ci — ce qui est un tour de force, vu qu’on nous promet le changement depuis qu’il existe des isoloirs. On notera également que ce style familier possède, je ne sais pourquoi, un petit air menaçant, renforcé d’ailleurs, à mon avis, par l’absence de ponctuation finale, étant donné les guillemets : un point d’exclamation aurait rendu la chose à la fois plus inoffensive et plus conne (c’est donc possible !), des points de suspension l’aurait dotée d’un peu de mystère… En l'état, elle fait froid dans le dos.  
Reste une dernière question : une agence de communication a-t-elle été payée grassement pour trouver “ça”, ou serait-ce un slogan maison ?


lundi 28 septembre 2015

Avec tout mon nez pris




Je suis enrhumé, c’est la cata. La déroute du rhume, si j’ose dire. Ah ah. Googlons ce brillant jeu de mots pour voir. Mmm. C’est bien ce que je pensais, ça se vérifie à chaque fois : 117 personnes l’ont osé avant moi. 
— Mon bon Victor, le calembour est la fiente d’un esprit qui ne vole même pas, il n’a jamais quitté le sol et il s’ébat dans son caca, répliqua-t-il, guère civil (1).

(1) 1130 résultats.


dimanche 2 août 2015

Tourner les talons




Les Américains ont quand même une drôle de façon de faire avancer leurs scénarios (mes yeux vont mieux ; mais pendant un moment lire les fatiguait trop, et je leur ai fait regarder des séries). C’est un peu comme dans un système électrique — pour ce que j’en sais —, tout se résume à des entrées et à des sorties. J’avais déjà repéré depuis longtemps le truc du personnage qui surgit de nulle part en répondant à une question qui vient d’être posée, tout de suite au jus, au taquet, sachant de quoi on parle, pas un bonjour ni rien, ce mode d’entrée est si éculé qu’une fois averti on ne voit que ça. Mais le récit n’en est pas tellement affecté, tandis que les sorties lui sont consubstantielles — il n’est qu’une succession de sorties précoces/arbitraires/artificiellement dramatiques, immanentes et imminentes, dont le schéma est le suivant : une situation critique — A et B se rencontrent pour évoquer le sujet — B balance une réplique bien sentie mais absolument improductive et tourne les talons — la situation critique est toujours aussi critique, c’était bien la peine de se déranger, ou alors ils sont interrompus grossièrement par rien (finalement) — A et B doivent se retrouver pour remettre ça (autant de trajets, ponctués d'incidents mineurs) et cette fois c’est A qui ne résiste pas au plaisir de claquer la porte sur une vacherie/une menace/un reproche hors de propos, oubliant pourquoi il est venu — fin de l’épisode. L’heure a tourné, alors que s’ils s’étaient un peu concentrés la chose était réglée en cinq minutes. Vivement la saison 2.



mardi 14 juillet 2015

Un pli à prendre





Bref, c'est peut-être le manque d'habitude, mais il nous serait dur d'être des dieux. 

Villiers de l'Isle-Adam, Isis (1862)


vendredi 29 mai 2015

Reptations vers la vraisemblance





[Dans une grotte écartée en Turquie, à Héraclée du Pont, l'auteur étant seul avec un guide qui n'a pas souvent l'occasion d'en décadenasser la grille

Est-ce que je veux vraiment voir l’endroit par où Héraclès s’est extirpé des Enfers, ainsi que le gouffre où coule le véritable Achéron ? Le guide après coup paraît regretter sa proposition, mais trop tard. Devant ma détermination, il en est réduit à rajuster son blouson et à en remonte la fermeture Éclair jusqu’au col. Revenu à la hauteur du pilier, il s’arrête devant une fissure verticale, si étroite que je n’aurais jamais soupçonné qu’elle pût receler quelque profondeur. Puis, en se plaçant de profil, et après s’être contorsionné comme un serpent, il disparaît à l’intérieur de la faille. Inquiet à l’idée de me laisser distancer par le faisceau de la lampe électrique qu’il a allumée pour l’occasion et de me retrouver seul dans le noir, je me précipite à sa suite. Le goulet est si resserré que je suis obligé d’expirer tout l’air que j’ai dans les poumons pour pouvoir me faufiler entre les deux parois qui me pressent à la fois la poitrine et le dos. En forçant, j’arrache à moitié les boutons de ma chemise, raclant et essuyant de ma veste les murs suintant d’humidité. Au sortir de ces rétrécissements, plusieurs fois je manque de perdre l’équilibre. Glissant sur les rochers ronds et polis, je patauge dans les flaques. Héraclès, somme toute, ne devait pas être si baraqué pour s’être introduit par un si mince interstice. 
Après plusieurs minutes de reptation, nous parvenons enfin dans une petite salle […] Puis, sur la gauche, [le guide] me montre un autre couloir, au bout duquel s’ouvre un autre boyau, encore plus étroit. D’un geste de la main, il me fait signe qu’il descend en droite ligne jusqu’à une rivière souterraine qui serpente dans les ténèbres et serait le véritable Achéron. Mettant sa paume en cornet autour de son oreille, il me fait comprendre que, en y prêtant attention, on entend l'eau du fleuve invisible qui roule dans l'obscurité […] Je tends à mon tour l’oreille, incapable de discerner si les bruits d’eau que je perçois proviennent de cette rivière mythique ou des ruissellements qui sont partout ici en abondance. Comment ne pas être dévoré par la curiosité ? En me courbant, je m’approche le plus que je peux de l’ouverture et scrute l’ombre épaisse. L’orifice étant situé à ras de terre et d’à peine cinquante centimètres de diamètre, je vois bien qu’il faudrait que je me mette à quatre pattes, puis sans doute à plat ventre pour m’introduire dans ce passage détrempé et boueux, avec le risque d’être entraîné à cause de la pente, et sans avoir rien à quoi me retenir, dans le courant de l’eau noire. Éventualité qui, bien sûr, suffit à me terrifier. La luminosité déclinante de la pile de mon guide, son air d’abord impatient puis franchement hostile lorsque je m’approche du trou, l’absence de corde, et la totale improvisation d’une expédition qui s’apparente plus à la spéléologie qu’à l’enquête littéraire me persuadent d’en rester là. 
En reprenant le chemin du retour, à la fois soulagé de m’extraire sain et sauf de ce gouffre, et malgré tout dépité, avec même un léger pincement au cœur de déception de n’avoir pas contemplé de mes yeux la rivière souterraine, je suis au moins persuadé d’une chose : la véritable entrée des Enfers, pour peu qu’on veille s’en approcher au plus près, est bien là […] Tout est ici conforme à la topographie du mythe : une caverne et un vallon sauvage et boisé, un lac souterrain, un fleuve inacessible coulant sourdement dans les ténèbres, à la fois sans origine ni embouchure reconnues. On ne peut pas faire plus vraisemblable. 

Alain Nadaud, Aux portes des enfers (Actes Sud, 2004), p. 269-272

Illustration : la Bouche de l'Ogre du Parc des Monstres (1550), à Bomarzo


jeudi 21 mai 2015

Des nouvelles du gourou




Mon ami, tu vis en aveugle, sous une carapace de regrets que tu aimes comme une seconde peau. Tu délires le passé et tu délires l’avenir, chassant d’une main le moustique du présent pour replonger dans leurs courants fiévreux, c’est à peine si tu sens sa piqûre pour un instant toujours trop bref. Aurais-tu peur de te dissoudre dans la lumière du réel, qu’elle t’irradie irrémédiablement, pour te tenir ainsi dans l’ombre liquide, l’ombre puérile des rêves ? Immobile, bientôt mort, tu nages vers ton enfance à perdre haleine, mais le temps roule son flot, insensible au frottement contraire de tes pensées vaines. Sérieusement, ça craint. 
Bisous, 
Ton crocodile.



samedi 16 mai 2015

Une chose qui roule avec les yeux bandés


Plusieurs années j’ai conservé avec moi dans ma bibliothèque le livre destiné aux lycéens et étudiants que je m’étais offert lorsque je réfléchissais à ma future carrière : Les Métiers de l’édition et des livres. Dans mon exemplaire était surligné au Stabilo jaune en guise de menace le salaire annuel que ne parvient pas à dépasser une majorité des écrivains de littérature : 3 000 F [“3 000 F par an” surligné en jaune], alors que les nègres, qui écrivent vite et bien dans le but de payer leur loyer, ont un tel rendement que pour écrire des quantités de vies de stars et de navigateurs, des romans policiers, des essais politiques, ils ne sont finalement qu’une dizaine à Paris. 

Je notai dans mon cahier ce premier résultat de recherche : Dix loyers seraient semble-t-il financés à Paris par d’exceptionnelles aptitudes pour le métier d’écrire. 



[…] Pour juger de l’écart, voici la définition de l’écriture déduite des expériences que j’avais menées dans mon propre bureau […] : une chose qui roule avec les yeux bandés, une chose qui a été kidnappée et qui voyage à l’arrière d’une Mercedes noire en direction d’une fermette isolée sur des routes et des sentiers qu’elle ne doit pas voir parce qu’il lui est interdit de repartir dans l’autre sens. C’était mauvais signe du point de vue métier, c’était tout le contraire d’une vie de star ou de navigateur, et de ce fait j’admirais que cette activité qui s’en va dans l’inconnu à côté de types à lunettes fumées répondant aux questions par des grognements soit à la fois pour certains privilégiés une activité qui se passe facilement et en plein jour, quelque chose comme un plan de montage de meubles Ikea. Ainsi travaillent les nègres, selon leur génie supérieur de l’organisation […] 

Emmanuelle Pireyre, Comment faire disparaître la terre ? (Seuil, Fiction & Cie, 2006)