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samedi 3 octobre 2015

Fatigue des apparences





Ah, vivre est lassant, d'un bout à l'autre, comme vous le disiez, une fatigue. Des apparences tout autour, au point qu'il faudrait une éternité pour leur rendre hommage, et à peine sont-elles entr'aperçues que d'autres viennent les chasser, lesquelles s'évanouissent à leur tour, incomprises. 

[Kleist à sa cousine Marie, Châlons-sur-Marne, juin 1807]



dimanche 20 septembre 2015

Berlinade #6





Je ne connaissais pas Nikolaus depuis une demi-heure qu’il tirait ce volume de sa bibliothèque pour me l’offrir — je pourrais presque dire comme Blanche DuBois que j’ai toujours compté sur la bonté des inconnus, sauf qu’inconnu après un tel cadeau il ne l’était plus, mais mon meilleur ami : tu es venu ici pour lui, m'a-t-il dit, tu l'as bien mérité. Hélas, la langue allemande m’est à peu près impénétrable, ces 1380 pages serrées sont du chinois pour moi. De très rares mots français émergent du mastic, parfois plusieurs à la suite comme cette adresse : À Mon. de Kleist, ci-devant lieutenant au régiment des gardes prussiennes, poste-restante, mais le plus souvent ils sont isolés, perdus dans l’incompréhensible, ici Beauté, là Acharnement, il m’a fallu le scruter longuement pour les repérer. Il y a cependant un mot bien de chez nous que Monsieur de Kleist emploie fréquemment, il conclut les trois quarts de ses lettres et il se passe de commentaires (ou alors il faudrait un roman) : c’est Adieu.



vendredi 4 septembre 2015

Berlinade #4




De ma première semaine à Berlin, je ne peux montrer aucune image : j’ai perdu la carte-mémoire — probablement tombée de mon sac sur l’avenue du 17 juin, sans faire de bruit, ces choses-là hélas ne pèsent rien. Elle était pourtant pleine. À cause de mon étourderie, vous ne verrez pas la tombe de Kleist, prétexte officiel du voyage — j’avais filmé caméra à l’épaule, pour ainsi dire, le chemin solitaire qui y mène, les frondaisons du grand chêne qui l’ombrage, les rameurs sur le lac à deux pas, un vrai tire-larmes — ni la traversée du Wannsee, miroitant sous un franc soleil, ni le couchant sur son rivage. Vous ne verrez pas davantage la Spree depuis un pédalo (j’imagine que le pédalo n’est réellement amusant que la première fois, ça tombait bien : je n’avais encore jamais fait de pédalo), ni un déjeuner sur ses berges. Je ne peux que vous parler, et vous n’êtes pas obligé de me croire, des eaux miraculeusement pures du lac de Lipnietzsee, à vingt minutes au nord de la ville, où je me suis baigné avec délice, approchant comme en rêve d’une île verte centrale. Du petit rat en bronze, sur un pont, censé enrichir qui le touche, et que tous les passants masturbent au point qu’il est jaune et luisant. D’un autre crépuscule vu depuis le toit d’un immeuble au fin fond de l’Oranienstrasse. D’une promenade au parc de Treptow. De reflets sans nombre. De l’enfant que presse à jamais contre son poitrail de deux mètres l’écrasant Soldat-libérateur de l’imposant Mémorial soviétique. De différents travellings de métro aérien jouant à cache-cache avec le fleuve et ses méandres (cela, c’était avant que nous laissions tomber le métro, qui coûte une blinde). De l’ivresse qu’il y a à filer comme le vent, sur un bon vélo et une avenue sans fin, parfaitement rectiligne et plate, la nuit, dans une ville inconnue, sur une royale piste cyclable tenant en respect des bolides qui, ô merveille, ne vous font même pas peur, et sous un crachin bienvenu après une journée de chaleur. 

Mais de cela, de toute façon, je n’avais pas d’image — les plus beaux des souvenirs manquent de photogénie. Heureusement, je n’étais pas seul.




(photo : Constance Zahn)



dimanche 14 décembre 2014

Remember





[Remember (Irving Berlin), LP Thelonious alone in San Francisco, 1959]


Souviens-toi de Monk ; souviens-toi des nuages ; que le 29 novembre 1800, Kleist rédige pour Mina une série de questions-réponses parmi lesquelles : "Qu'est-ce qui est consolant ? Regarder le ciel" et "Qu'est-ce qui est ridicule ? Sauter au clair de lune par-dessus l'ombre d'un réverbère en croyant c'est un fossé."




mercredi 2 avril 2014

Un exemple frappant



« Mon cher fils,

Tu m’écris que tu peins une madone et que tes sentiments, dans l’accomplissement de cette œuvre, te paraissent si impurs et si charnels qu’avant de prendre le pinceau tu voudrais chaque fois recevoir la communion pour les sanctifier. Laisse ton vieux père te dire qu’il s’agit là d’un faux mouvement d’enthousiasme qui te vient de l’école où tu as été formé et qui te colle à la peau, et que, d’après les indications de nos vénérables maîtres anciens, il n’y a rien à redire contre une envie commune mais néanmoins honnête d’exprimer ses idées en les portant sur la toile. Le monde est une institution bien étrange, et les effets les plus divins, mon cher fils, surgissent des causes les plus basses et les plus insignifiantes. L’être humain, pour te citer un exemple frappant, il est assurément une créature sublime ; et pourtant, à l’instant où on le conçoit, il n’est pas nécessaire d’y réfléchir avec une grande dévotion. Oui, celui qui commencerait à communier avant de se mettre au travail dans le seul but d’établir dans le monde sensible la conception qu’il en a produirait immanquablement un être misérable et fragile ; par contre celui qui, par une belle nuit d’été, embrasse une jeune fille sans se poser plus de questions, engendrera sans l’ombre d’un doute un petit garçon qui, plus tard, gambadera avec vigueur entre terre et ciel et donnera bien du fil à retordre aux philosophes. Et là-dessus, adieu. » 

Kleist, Lettre d’un peintre à son fils, in Petits écrits



jeudi 20 mars 2014

Basse continue




[Heinrich von Kleist à sa cousine Marie, été 1811] 

Je sens que toutes sortes de désaccords au sein de mon âme se sont encore plus désaccordés sous la pression des conditions fâcheuses dans lesquelles je vis, et que le fait de jouir sereinement de l’existence, si je pouvais y parvenir, suffirait peut-être à les dissiper et à me faire recouvrir l’harmonie. Dans ce cas, je laisserais reposer l’art pendant peut-être un an ou plus, pour me consacrer uniquement à la musique et à quelques sciences dans lesquelles je voudrais me perfectionner. Cet art, en effet, je le considère comme la racine ou, pour m’exprimer scolairement, comme la formule algébrique de tous les autres […] Je crois que la basse continue contient les notions essentielles permettant d’expliquer l’art d’écrire.



mercredi 12 mars 2014

Mais le mien vit encore


« Ah, on doit être triste et vide et désert, quand on meurt plus tard que son cœur — Mais le mien vit encore. — Certes, ici à Paris, il est quasiment mort. Quand j’ouvre la fenêtre, je ne vois que la ville blême, inerte, fade, avec ses hauts toits d’ardoise grise et ses cheminées difformes, un peu les cimes des Tuileries, et rien que des êtres qu’on oublie dès qu’ils ont tourné le coin. Je ne connais encore que peu d’entre eux, je n’en aime encore aucun, et ne sais pas si j’en aimerai un seul. Car dans les capitales les gens sont trop méfiants pour être ouverts, pour être gracieux, pour être vrais. Ce sont des acteurs qui se trompent à tour de rôle tout en faisant comme s’ils ne le remarquaient pas. On se croise avec froideur ; on se faufile dans les rues à travers une foule de gens que rien n’indiffère autant que leurs semblables ; avant qu’on ait saisi un de ces personnages, dix autres le refoulent ; aussi ne s’attache-t-on à aucun, aucun ne s’attache à vous ; on se salue poliment, mais le cœur est aussi inutile qu’un poumon dans une cloche à vide, et si par hasard quelque sentiment s’en échappe, il résonne comme un son de flûte dans un ouragan. » 

Heinrich von Kleist, le 18 juillet 1801



mardi 11 mars 2014

Ce qui me touche




[À Friedrich de la Motte Fouqué, le 25 avril 1811] 

"Car ce qui me touche dans une œuvre d’art, il me semble, ce n’est pas tant l’œuvre elle-même que la singularité de l’esprit qui l’a créée et qui s’y déploie avec une liberté inconsciente et charmante." 

H. v. Kleist