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jeudi 3 novembre 2016

Un roi en slip de bain



J'avais écrit ces "Impressions d'Afrique" en 2010, pour un blog aujourd'hui disparu. En début d'année, une erreur de manipulation m'a fait jeter à la corbeille tout un contingent de textes, dont elles faisaient partie, c'est la vie. Je les croyais donc perdues. C'était bien la peine d'avoir fait l'effort de se souvenir... Mais heureusement (en l'occurrence) la mémoire d'internet est incorruptible, et je les ai retrouvées hier grâce à la "Wayback Machine" ; je les aime bien, alors je les republie ici. 





Au dos de cette photo, un date (je reconnais l'écriture de ma mère) : 16 janvier 1984. 



UN ROI EN SLIP DE BAIN 

   L'année de mes dix ans, j'étais en Afrique. Je venais de Berre (Bouches-du-Rhône), j'allais y retourner, le dépaysement était grand, et les souvenirs que j'en ai sont tous heureux. 
   L'un des plus marquants fut l'intrusion, dans notre appartement du second, d'un nuage de papillons noirs, par un jour de grand soleil comme il me semble qu'ils le furent tous, excepté d'effroyables pluies qui me ravissaient. L'effroi, encore lui, le disputa à l'excitation ; mon père les chassa à coups de balai puis nous les regardâmes passer, innombrables, derrière la baie vitrée du balcon ; leurs bruissements conjugués produisaient un surprenant vacarme. J'avais vraiment senti ce jour-là ce qu'était une force de la nature, et j'en redemandais. 
    Mon premier souvenir d’Afrique, nonobstant, n’est pas très poétique : nous venons d’arriver, nous achetons une batterie de casseroles dans un supermarché, et tandis que je m’étonne de la monstruosité des prix (je ne sais pas encore ce que sont des francs CFA) je sens couler le long de ma jambe la grosse envie que je retenais, la turista je suppose, et me voilà tout emmerdé, cherchant à faire discrètement part de mon malheur à ma mère, sans attirer l’attention de nos compagnons de queue, devant la caisse ; précaution inutile, l’odeur me stigmatise, il fait une chaleur infernale ― ma honte est encore plus cuisante. 
   Le tout premier souvenir, cela dit, c'est elle ― la chaleur : son tremblement sur le tarmac, et celui plus lointain d'une ligne de palmiers dans la couleur orange. 

   Il y a une école à deux pas dans notre rue, mais elle n’accepte que les blancs. J’irai donc dans une autre, l'école de Bougainville, à trois ou quatre pâtés de maisons, à pied : le racisme, littéralement, me fait suer. 
   Nous portons l’uniforme : chemisette et short kaki pour les garçons, robe à carreaux vichy pour les filles. Chaque matin, dans la cour de latérite, cette terre brun rouge qu’il y a partout, nous entonnons L’AbidjanaiseTes fils chère Côte d'Ivoire / Fiers artisans de ta grandeur / Tous rassemblés pour ta gloire/ Te bâtiront dans le bonheur ― cependant qu’on hisse les couleurs, orange blanc vert (ce me semble une version daltonienne du drapeau français). 
   Une petite Libanaise en pinçait pour moi ; à ma première visite chez elle on m’avait offert des chardons, ces bonbons à la liqueur enrobés de sucre bleu imitant les piquants de la fleur, si j’y retournai par la suite c’était dans l’espoir d’en boulotter d’autres ; espoir bien compris par mon amoureuse, qui veillait à ce qu’on en renouvelât les stocks. Nous n’avons pas même échangé un baiser. 
   C’est que je n’avais d’yeux que pour le fils de nos voisins, Sylvain, mon tout premier béguin. Qui n’en a jamais rien su, évidemment ― il eût fallu que moi-même je le susse, or c’était loin d’être si clair dans mon esprit. 
   L'Afrique ne vit pas moins l'éveil de ma sensualité. 
   
   Nous n’étions pas bien loin de l’avenue Giscard-d’Estaing. C’était une chose amusante que de voir la tête chauve de l’ex-président, pas encore littérateur libidineux, devenue le motif, répété dans des médaillons, de tissus imprimés dans lesquels on taillait des boubous. On m’en tailla un, à l’effigie d’aucun président. J’en porte encore à l’occasion car c’est un vêtement fort commode, aux temps chauds. 
  J’ai dit que le soleil m’avait paru régner toujours, à l’exception de la saison des pluies. Ladite saison fermait l’école, mais aussi un match des Éléphants, l’équipe de football nationale, ou la moindre indisposition du bien-aimé chef de la nation, dont le nom cadencé, Félix Houphouët-Boigny, retentissait cent fois par jour ; de même, si ce dernier recevait un homologue (bien qu’il fût incomparable) ou s'il donnait une allocution, tout le pays s’arrêtait, et la classe avec lui. Bref j’étais très souvent en vacances. 
   C’était un petit monde. Deux immeubles bas se faisant face au fond d’une cour ombreuse, entre des manguiers. Près de l’entrée de la résidence, qu’une arche de verdure séparait de la rue poussiéreuse, une maison individuelle, qu’habita les six premiers mois la famille de Sylvain. 
   Il m’attendait à la sortie des cours, puisque tout de même il m’arrivait d’en suivre. Envieux de mon cartable, quand son père, un petit magouilleur violent et fanfaron qui trimbalait sa smala par toute l’Afrique, ne tenait jamais sa promesse de l’inscrire enfin à l’école, faute de se fixer nulle part. Il était presque analphabète, comme une calamiteuse partie de scrabble, qu’il n’avait pas osé refuser, me l’avait appris de façon très embarrassante pour nous deux. Je me souviens qu’il avait proposé toran, pour torrent. 
   Je lui montrais mes cahiers, lui répétais mes leçons. On pouvait dire qu’il se réfugiait dans notre appartement du second. Les disputes fleuries de ses parents étaient la fable de la résidence et avaient rythmé quelques soirées. Jusque tard il traînait dans la cour. Il était doux et triste. Les nuits étaient noires. 
   Un jour des policiers étaient venus, peu après la famille avait disparu. Je me demande encore ce que Sylvain est devenu. 

   Ma propre famille ne m’en semblait que plus heureuse. Après tout, quand mon père et moi ne prenions pas le frais sur le balcon en jouant aux petits chevaux, nous étions au bord de la mer, sur les plages de Grand Bassam, à siroter l'eau de nos noix de coco après que, d'un impressionnant coup de machette et pour quelques centimes, un vendeur ambulant nous les avait décapitées : rien n'était plus rafraîchissant. 
   De cette époque date ma passion pour les fruits de la passion ; j’en ai aussitôt raffolé. J’en achetais par dizaines au coin de la rue, toujours pour trois fois rien, à m’en rendre malade. 
   Ce qui me rendit vraiment patraque, cependant, ce furent les beignets filiformes sur lesquels, pendant la récréation, nous nous jetions en masse, nous arrachant des cornets graisseux où une demi-douzaine de spécimens ne duraient pas longtemps. L’étal de leur marchand était bien pauvre et leur huile plus que douteuse, mais celle-ci leur communiquait un goût inimitable, que je désespère de retrouver. 
   Un autre goût, très légèrement rance et acide, me rappelle instantanément ces indolentes journées ivoiriennes. Celui de l’attiéké, cette semoule de manioc qui accompagnait le poulet piment dont mes parents faisaient invariablement l’emplette, en chemin, dans une petite échoppe au bord de la route (très longue, la route, me semblait-il ; les palmiers y faisaient, mutatis mutandis, de très convaincants platanes), quand nous allions buller sur les immenses et peu peuplées plages de Grand Bassam. 
   
   L’océan était peu ou prou réservé aux week-ends. En semaine, nous barbotions plutôt dans l’une des deux piscines d’un Palm Beach luxueusement miteux, l’une d’eau douce l’autre d’eau de mer. C’était dans la boutique de cet établissement, le vendredi je crois, que j’allais chercher, frétillant d’impatience, le dernier numéro du Journal de Spirou. Il coûtait 670 francs, prix appliqué sur sa couverture au tampon. Il venait de loin, et c’était au fond mon seul lien avec la France, ce qu’il s’y passait. 
   Nous allions parfois au cinéma du célèbre Hôtel Ivoire ― futur théâtre d’affrontements sanglants ― avant de dîner dans le fast-food du bowling, mais les films récents étaient rares et dataient déjà un peu. Je me rappelle n’avoir rien compris à Banzaï de Claude Zidi : le projectionniste avait mélangé les bobines. 
   (L’Hôtel Ivoire dominait Cocody, c’est-à-dire l’Abidjan des riches et des expats, où toutefois nous n’habitions pas, mon père n’étant qu’un modeste chef de chantier. En en revoyant la silhouette à la télévision, fin 2004, en qualité de décor décrépit d’une fusillade, j'ai mieux compris la gênante nostalgie des Pieds-Noirs ; le monde que j'avais connu, j’en étais sûr à présent, n’était plus. Mes souvenirs entraient dans la légende.) 

   Mes souvenirs sont solitaires. Qui se souvient de Tatie Wané (référence nécessaire)? 
   Google se tait. C’était la Dorothée ivoirienne. Elle animait comme elle, en marathonienne, une émission pour la jeunesse, et notamment, entre deux japanims identiques à celles que j’avais laissées au pays (à cette différence que Heidi ou Candy paraissaient ici bien plus exotiques), un quizz, patriotique autant qu’éducatif, opposant deux classes de collège, dans un studio d’évidence surchauffé. Une réponse sur deux, j’exagère à peine, était Félix Houphoüet-Boigny. 
   Les gagnants se partageaient un énorme gâteau à étages ; ils en abandonnaient, au pied de la lettre, les miettes aux perdants, ce que je trouvais extrêmement cruel. 
   Tatie Wané, charnue dans ses boubous criards, menait son petit monde à la baguette, épaulée par Coco et Jules, des marionnettes dont les têtes m’échappent. 
   Qui se souvient de Coco et Jules ? 
   Télé-Programme, que je lisais d’une traite, dès réception, comme un oracle, était épais d’un pouce car mensuel, il n’y avait qu’une chaîne. Quelques mois après notre arrivée, une seconde chaîne avait commencé d’émettre, mais seulement deux soirs par semaine. 

   L’Afrique connut cette année-là une sécheresse sévère ; des sauterelles ravageaient des champs ; l’électricité manqua pendant dix jours. Tout ce temps sans frigo ni clim, quelle horreur ― mais aussi quelle aventure ! 
   Mon bonheur n’avait pas d’obstacle. J’étais le roi de cette cour ombreuse, de ce trois-pièces-cuisine, de ces longues plages de sable et de temps vides ― mais un roi débonnaire, un roi en slip de bain. 
   Il y avait quelques années déjà que mon père enchaînait, nous ne manquions de rien, les chantiers sous l’équateur ; il revenait l’été, à Noël, c’était court ; il rayonnait de joie ― il adorait l’Afrique ― et puis il s’éclipsait. Cette année-là, cette année seulement, mes deux aînées ayant pris leur envol, ma mère et moi pûmes le rejoindre, l’avoir pour nous seuls. Une famille de rêve. 
    J’apprenais d’autant plus volontiers mes leçons que je savais qu’on ne m’en voudrait pas quand, sitôt posé le pied dans l’avion du retour, j’oublierais tout de la géographie et de l’histoire de la Côte d’Ivoire. J’ai suivi bien des fois les contours de sa forme en plastique, sur mes pages quadrillées. Puis nous hachurions l’intérieur selon les cultures, les climats, les ethnies. Je n’en sais plus un mot. 

   Restent le goût de l’attiéké, des parties de petits chevaux, un ciel orange, un film à l’envers, une amitié interrompue, du soleil entre parenthèses.




vendredi 22 juillet 2016

L'haleine froide des choses qui dorment





Tout le monde est couché dans l'appartement silencieux... — J'entr'ouvre la fenêtre pour voir une dernière fois la douce face fauve, bien ronde, de la lune amie. J'entends comme l'haleine très fraîche, froide, de toutes les choses qui dorment — l'arbre d'où suinte de la lumière bleue — de la belle lumière bleue transfigurant au loin par une échappée de rues, comme un paysage polaire électriquement illuminé, les pavés bleus et pâles [...] L'heure divine ! Les choses usuelles, comme la nature, je les ai sacrées, ne pouvant les vaincre. Je les ai vêtues de mon âme et d'images intimes ou splendides. Je vis dans un sanctuaire, au milieu d'un spectacle. Je suis le centre des choses et chacune me procure des sensations et des sentiments magnifiques ou mélancoliques, dont je jouis. J'ai devant les yeux des visions splendides. Il fait doux dans ce lit... Je m'endors.

Poème en prose "griffonné sur une petite feuille de vilain papier quadrillé" par Proust à 17 ans, au lycée Condorcet, au mois de novembre 1888.


jeudi 7 juillet 2016

Deux orphelines




Ces deux piécettes récemment découvertes ont paru en avril dernier dans l'intégrale des œuvres en trois volumes mise au point par le musicologue anglais Robert Orledge ; sauf erreur, je suis le premier à en proposer un enregistrement (pas peu fier). En 1913, Satie travailla ainsi à des recueils de morceaux pour les enfants, de minuscules berceuses, valses, marches, ne sollicitant que les touches blanches, adaptées à de petites mains, une historiette courant entre les portées. Ces deux-là, abandonnées, sont sans histoires. 





jeudi 30 juin 2016

Personne au monde




Bien plus tard, j'écarte un coin de rideau et regarde par la fenêtre. Comme blotti contre Fafner, qui l'accueille d'une façon tout à fait paternelle, un jeune motocycliste de Berne dort sur sa motocyclette, comme une étrange créature d'un autre monde. Craignant la pluie, il a fait de son "tapis de sol" une grande bulle qui protège maintenant et la machine et son conducteur. Sous une lumière atténuée qui vient de loin, il a l'air d'un ange à peine formé, vision trouble à travers le plastique transparent. Il ne savait pas si Marseille était une grande ville, ni à quelle distance elle se trouvait, et il nous a expliqué, un peu timidement, qu'il ne connaissait personne à Marseille, avec le même ton qu'on emploierait pour dire : "je ne connais personne au monde" ; mais maintenant il dort, la tête appuyée sur son sac de couchage, les pieds sur le guidon, et son visage d'adolescent est illuminé par un sourire paisible.

Carol Dunlop in Les Autonautes de la Cosmoroute, entrée du 11 juin 1982 — en rouvrant ce livre au hasard, j'ai été assez ému soudain par ce jeune Bernois fantomatique, sans doute encore en vie aujourd'hui, quinquagénaire, il faut l'espérer ; sait-il seulement qu'une poétesse mourante a posé son regard maternel sur lui, une nuit de juin, sur une aire d'autoroute ?


mercredi 14 octobre 2015

Stay gold, Ponyboy, stay gold





Cinquante-cinquième minute d'Outsiders (1983) de Francis Ford Coppola, découvert à l'instant avec émerveillement ; j'avais raté ce sommet du kitsch hollywoodien tardif — et pour me rattraper j'ai versé une petite larme à la fin. 



samedi 11 juillet 2015

Une sorte de tourment organisé



[A.K.]


   La communication qui s’établissait entre moi et le monde (et qui me noyait de façon irrémédiable dans l’uniformité de la matière brute) me permettait de voir que les choses peuvent être inoffensives, sentiment aussi fort que la terreur qu’elles m’inspiraient autrefois. Leur caractère inoffensif provenait d’un manque universel de force. 
   Je sentais vaguement que rien dans ce monde ne peut aller jusqu’au bout, que rien ne s’accomplit. Ainsi la férocité des choses s’épuisait, elle aussi. C’est de la sorte que germa en moi l’idée de l’imperfection de toute manifestation en ce monde, même surnaturelle. 
   Dans un dialogue intérieur qui ne prenait jamais fin, il me semble, tantôt je narguais les puissances maléfiques qui m’entouraient, tantôt je les adulais bassement. Je pratiquais certains rites étranges, mais non dépourvus de sens. Ainsi, après avoir parcouru un certain trajet, fût-il très compliqué, pour rentrer je refaisais toujours le trajet exact en sens inverse : c’est que je ne voulais pas décrire en marchant un cercle qui renfermât des maisons et des arbres. En cela ma marche ressemblait à un fil ; si, une fois déroulé, je ne l’avais pas réenroulé en prenant à rebours le même chemin, les objets pris dans la boucle seraient restés à jamais étroitement attachés à moi. Par temps de pluie, j’évitais de toucher du pied les pierres sur lesquelles couraient des filets d’eau : c’était pour ne rien ajouter à l’action de l’eau, ne pas intervenir dans l’exercice de son pouvoir élémentaire. 
   Le feu purifie tout. J’avais toujours une boîte d’allumettes dans ma poche. Quand j’étais trop triste, je frottais une alumette et je passais mes mains sur la flamme, d’abord l’une, ensuite l’autre. 
   Il y avait dans tout cela une mélancolie d’exister, une sorte de tourment organisé d’une façon normale, dans les limites de ma vie d’enfant. 
   Avec le temps, les crises cessèrent d’elles-mêmes mais leur souvenir ne cessa de m’habiter intensément. L’adolescence me débarrassa de ces crises, mais l’état crépusculaire qui les précédait et le sentiment de la profonde inutilité du monde qui les suivait devinrent pour ainsi dire ma disposition habituelle. 
   L’inutilité emplit les creux du monde comme un liquide qui se répandrait de tous côtés […] 

Max Blecher (1909-1938), Aventures dans l’irréalité immédiate (1936)


jeudi 21 mai 2015

Des nouvelles du gourou




Mon ami, tu vis en aveugle, sous une carapace de regrets que tu aimes comme une seconde peau. Tu délires le passé et tu délires l’avenir, chassant d’une main le moustique du présent pour replonger dans leurs courants fiévreux, c’est à peine si tu sens sa piqûre pour un instant toujours trop bref. Aurais-tu peur de te dissoudre dans la lumière du réel, qu’elle t’irradie irrémédiablement, pour te tenir ainsi dans l’ombre liquide, l’ombre puérile des rêves ? Immobile, bientôt mort, tu nages vers ton enfance à perdre haleine, mais le temps roule son flot, insensible au frottement contraire de tes pensées vaines. Sérieusement, ça craint. 
Bisous, 
Ton crocodile.



vendredi 15 mai 2015

La peur du noir est culturelle




« Une vache a-t-elle peur du noir ? Pas du tout. La peur du noir fut inventée au néolithique. En son temps, Cro-Magnon n’eut pas un instant peur du noir, il s’enfonça, serein, dans des sombres grottes de plusieurs kilomètre de long, il pratiqua sa peinture allongé dans des passages étroits et malcommodes, dans le noir, sans aucune visibilité, dit à voix basse Dolorès, qui, à 8 ans, se trouve terrorisée derrière le canapé du salon, depuis le début d’une panne de courant. Il faut se souvenir que la peur du noir ne fut pas un sentiment naturel, se murmure Dolorès, as-tu déjà vu des vaches qui ont peur du noir ? Ha ha ha ! Bien sûr que non. La peur du noir est culturelle et se développa au néolithique, quand Homo sapiens commença à vivre en communautés sédentaires ; nous ne voulûmes en aucun cas comparer Cro-Magnon à un animal, mais les vaches n’ont pas peur du noir, les animaux dans leur ensemble n’ont pas peur du noir. » Il est 3 heures du matin, ce chuchotement dure dans le noir complet depuis 11 heures du soir, cette litanie chuchotée par une petite fille qui parle bien français malgré un emploi proliférant du passé simple, qui parle un excellent français si l’on considère qu’elle n’est arrivée de Hong Kong que depuis deux mois. 

Emmanuelle Pireyre, Foire internationale (Les petits matins, 2012)








jeudi 2 avril 2015

Tombeau de Christopher Falzone





Il y a une dizaine de jours, je suis tombé par hasard sur cet article. Le hasard a bon dos : j’en étais venu à le lire à la suite d’un hyperlien thématique, sur le site de France Musique, au-dessous d’un bref article éclairant la mort, parmi les victimes du suicide aéroporté et mégalomane d’Andreas Lubitz, de deux chanteurs lyriques allemands, Maria Radner et Oleg Bryjak. Sous-thème, donc : la mort violente de musiciens, fait pour me fasciner. “Sur le même sujet”, disait un peu légèrement le site, or à la différence de la contralto et du baryton-basse s’en revenant de Barcelone après avoir chanté Siegfried, le pianiste américain Christopher Falzone a choisi, lui, de s’écraser au sol, le 22 octobre dernier, en se jetant du dixième étage d’un hôpital suisse où ses parents l'avaient fait interner, clamait-il, contre sa volonté. Il avait vingt-neuf ans. 

Lorsqu’on tape son nom dans Google, l’article en question est le premier à apparaître. Les autres articles qu’on pourra trouver, en tout cas en français, n’en disent pas plus et souvent moins. C’est peu pour se faire une idée du destin tragique de Christopher Falzone (que je ne peux m'empêcher de lire Christ offert – Fall zone...). Celui qui veut savoir, donc, en sera pour ses frais ; mais celui qui veut voir, en revanche, découvrira en quelques clics cette vidéo, tournée cinq mois avant le drame, le 28 mai 2014, dans un hospice de la Pennsylvanie — dernière fenêtre ouverte sur un futur défenestré.


 


L’amateur de pathos est comblé au-delà de ses désespérances. Tout y est : le jeune génie foudroyé, la Valse de Ravel qui n’est elle-même que l’histoire d’un effondrement, l’apparente indifférence des pensionnaires devant cette effarante virtuosité, l’injustice d’un son médiocre, cette pauvre salle commune au milieu de nulle part, le chapeau gentiment excentrique, le sourire final du pianiste malade après ce qui, pour lui, semble être une promenade de santé

Nous vivons dans un monde où de telles vidéos existent, noyées dans le flux, promises à l’oubli, des morceaux palpitants de drame offerts à qui veut. Le gâchis est documenté. Dix-huit ans plus tôt, la télévision américaine enregistrait la prestation de notre héros sur la scène du Hollywood Bowl ; et nous scrutons ce chérubin, nous qui savons le saut de l’ange.



 




lundi 26 janvier 2015

Un jeu mortel





« Qui que je sois, mon histoire commencera toujours de la même manière : il me faudra d’abord faire ceci, puis cela, puis autre chose et autre chose encore ; mais toujours les mêmes choses, invariablement les mêmes, et toujours dans le même ordre. À force, bien sûr, je connais le programme par cœur. Alors je cours, je me précipite sous la douche – pourtant mes indicateurs de propreté ne sont pas si alarmants ; je vais vite rebondir cinq ou six fois sur le trampoline – impossible de faire moins ; je fais vite le tour de la maison pour aller causer un brin avec la brunette sportive ou avec le gars à la casquette, quelques mots suffiront bien ; et hop là je ramasse deux ou trois ordures pour la forme, pas besoin d’en faire plus. Et comme même en courant, tout cela prend un temps fastidieux, eh bien de l’index gauche je l’accélère – le temps. » 

Philippe Annocque, Vie des hauts plateaux, fiction assistée 
(éd. Louise Bottu, 2014), p. 105 

Littérature expérimentale, dixit l’auteur lui-même. On sent bien à lire (avec entrain) cet étrange livre qu’il y a une astuce et même plusieurs, une contrainte, des lois — un régime, dans les deux sens du mot : ici, la fiction est à la diète, elle ne dispose pour séduire que de quelques éléments frustres, inlassablement recombinés. D’ailleurs ses personnages fantomatiques meurent souvent d’inanition, à deux pas d’un Frigidaire plein qu’ils sont pour quelque mystérieuse raison incapables d’ouvrir. Philippe Annocque les a disposés sur son tapis de jeu, chaque page est une nouvelle partie à la fois déroutante et prévisible, tant sont volontairement limités l’éventail des actions possibles et les ressources du style. Ce recueil de fragments est le jeu d’un enfant mais un enfant tout de même extrêmement inquiétant, malgré l’humour et la placidité apparente du ton. Un enfant sans repères, dirait-on : son identité, celle des autres, son statut (vivant, mort, mort-vivant), son âge, son sexe, rien n’est assuré. Il ne cesse de le répéter, l’existence (ou la société ? elle aussi a ses jeux) est un jeu de rôles moyennement drôle. Binaire à pleurer. Asphyxiant — l’air est rare sur les hauts plateaux. Sinistre au fond. Ce qu’on s’amuse !



vendredi 25 juillet 2014

Résonances réciproques




« J'ai au fond de mon âme un monde ; mais c'est comme s'il était en ruines et démoli, parce qu'il est tombé de haut. » 

H. H. Jahnn, Ugrino et Ingrabanie (1917), incipit


« Ce qui est remarquable et important dans ces récits, c’est que Jahnn n’éprouve pas le moindre besoin d’une distance critique face à son enfance. Malgré son rire moqueur, il prend toute sa jeunesse terriblement au sérieux, avec un sérieux que je n’ai rencontré chez personne d’autre. Il ne songe pas à relever des contradictions ou des rapports psychologiques, par exemple la relation entre son besoin religieux, fanatique, de vérité, après une période de mensonges effrénés, etc. Cela provient sans doute du fait que toutes ces phases sont encore vivaces en lui (il suffit d’entendre comme elles l’animent quand il les raconte). Ce qu’il y a de proprement génial chez un homme, ce n’est pas qu’il ait été génial dans sa jeunesse ou qu’il ait traversé les phases de son développement avec une grande intensité (cela est probablement le cas pour chacun, jusqu’à un certain point), mais que ces phases soient restées actuelles et subsistent, imbriquées les unes dans les autres, créant des résonances réciproques. L’adulte ordinaire les a refoulées, l’adulte génial les porte en lui, les approuve, et il devient créateur parce qu’elles continuent de résonner. L’enfance la plus géniale n’est pas celle qu’aurait vécu un être surdoué, mais celle qui reste un élément vivant, sonore, chez l’adulte, devenant ainsi l’enfance d’un homme génial. Cela vaut pour Jahnn, dans une mesure bouleversante. Il n’a rien oublié de son passé, tout est encore là, disponible — pour des fins supérieures, qui résultent justement de cette continuité. » 

Walter Muschg, Entretiens avec Hans Henny Jahnn (1933)




« La seule chose qui importe, c'est le rythme de notre enfance. Notre vie est là pour que nous nous affirmions dans ce rythme, et si, plus tard, nous l'abandonnons, peu importe pour quelles raisons, alors nous sommes jugés indignes. Nous ne pourrons pas redevenir des enfants au ciel. » 


Hans Henny Jahnn, Pasteur Ephraïm Magnus (1917)


vendredi 2 mai 2014

Blocs de temps magnifiques



« Ce fut, me semble-t-il, au cours de ma quinzième année [soit en 1853, alors que Muir travaille durement comme garçon de ferme dans le Wisconsin] que je me pris d’une véritable passion pour la bonne littérature, jusqu’à baiser la page de mes vers favoris, mais je n’avais pour lire qu’un temps désespérément court, même les soirs d’hiver, à peine quelques minutes volées par-ci par-là. La règle de mon père était stricte : au lit sitôt après la prière en famille, laquelle était d’ordinaire achevée à huits heures en hiver. J’avais pour habitude de m’attarder à la cuisine avec un livre et une bougie après que le reste de la famille avait quitté la pièce, et je m’estimais bien heureux si j’arrivais à grappiller cinq minutes de lecture avant que mon père ne vît la lumière et ne me dît d’aller me coucher — un ordre auquel j’obtempérais, bien sûr, immédiatement. Mais chaque soir j’essayais de subtiliser quelques minutes, toujours de cette façon, et le prix qu’elles avaient pour moi, peu de gens aujourd’hui peuvent l’imaginer. Sur un hiver entier, mon père manqua peut-être deux ou trois fois de prêter attention à ma lumière avant qu’il se fût passé dix minutes — blocs de temps magnifiques, enchantés, dont le souvenir me reste aussi long que des vacances ou des ères géologiques ! Un soir que je lisais une histoire de l’Église, mon père, qui était ce jour-là particulièrement irascible, me cria sur un ton cassant : “John, va te coucher ! Faut-il que je te dise chaque soir d’aller au lit ? Je ne tolère aucun écart dans la famille ; tu dois y aller en même temps que les autres et sans que j’aie à te le dire.” Puis après réflexion, comme s’il jugeait que ses paroles et son ton étaient trop sévères pour une faute aussi pardonnable que celle de lire un livre religieux, il ajouta imprudemment : “Si tu as envie de lire, lève-toi le matin. Tu es libre de te lever aussi tôt que tu veux…” Je me mis au lit ce soir-là en souhaitant de tout mon cœur, de toute mon âme, que quelqu’un ou quelque chose me tire de mon sommeil pour que je puisse profiter de cette extraordinaire indulgence ; or le lendemain matin, pour mon agréable surprise, je m’éveillais avant même que mon père vînt m’appeler. Après avoir travaillé tout le jour dans les bois sous la neige, un garçon dort profondément, mais ce matin glacial je bondis de mon lit comme à un signal de trompette et descendis l’escalier quatre à quatre, sans presque sentir mes engelures, impatient de savoir combien de temps j’avais gagné ; et quand j’approchais ma chandelle de la pendule posée sur une console à la cuisine, je vis qu’il était une heure du matin. J’avais gagné cinq heures, presque une demi-journée ! “Cinq heures à moi, me dis-je, cinq grandes, cinq énormes heures !” Je ne vois guère, durant ma vie, d’autre événement ou d’autre découverte qui m’ait donné une joie aussi enivrante, aussi étourdissante, que d’avoir à disposition ces cinq heures glaciales. » 

John Muir, Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1913)



samedi 26 avril 2014

samedi 18 janvier 2014

La rivière au bord de l'eau




Opal Whiteley était une fille de l’Oregon. Elle a six ans, en 1904, quand elle commence à écrire son journal (il court sur deux années), sous son lit où pour la punir on l’exile volontiers. Petite maison dans les bois, enclos à cochons, “le papa”, comme elle l’appelle, est un bûcheron toujours à transporter des grumes ailleurs, et “la maman” n’a que du travail à lui donner (laver le plancher, étendre le linge, surveiller le bébé), et Opal le fait mal de tout son cœur, et alors "la maman" la bat, cuiller en bois, spatule, badine. Vie en apparence profondément solitaire et triste mais l’enfant s’en fiche, le monde est vraiment un endroit merveilleux où vivre, et d’abord elle vous fera dire que son véritable nom est Françoise Bourbon-d’Orléans, qu’elle a du sang royal, et qu’elle baptise si ça lui chante un fourré forêt de Saint-Germain-en-Laye, un coin de prairie forêt de Chantilly — entre les “bois-d’ici” et les “bois-de-là-bas” s’étend son domaine, et chaque jour est l’occasion d’une nouvelle exploration, souvent suggérée par le vent, qui, lui, connaît son nom et sait dire des chansons qu’elle écoute, comme elle écoute les poèmes des pins, les pensées qui descendent des montagnes et les Amen de Peter Paul Rubens, son cochon préféré, grognés dans la cathédrale imaginaire où elle célèbre, chaque jour ou presque, le saint ou le grand homme du jour, cueillant soixante feuilles grises si tel est l’âge du mort pour les jeter au fil de l’eau, en chantonnant un Benedictus… 



Je l’imaginais blonde, à voir toujours flotter derrière elle ce ruban rose et ces italiques en français dans le texte, mais sur les photos c’est une brune sauvageonne, et d’ailleurs c’est une telle bénédiction, assure-t-elle, de se laisser tomber dans la boue depuis l’arbre au-dessus de l’enclos et de sentir la boue glisser entre ses doigts de pied, comme c’en est une de pouvoir appeler un cheval William Shakespeare et une vache Elizabeth Browning et un agneau Thucydide et une chauve-souris Pline, de baptiser un à un les arbres et les chenilles et les mulots et de ne pas se lasser de mieux former encore et encore, en lettres bâtons (on dirait des runes), les noms magiques de ces vieilles âmes réincarnées sur les divers bout de papier où, passionnément, Françoise d'Orléans écrit sa légende. 




Opal reconstituant, en 1920, les pages de son journal que sa sœur, dans sa douzième année, 
avait déchiqueté dans un accès de rage. 


Il y a pourtant quelques humains dans les parages dont le cœur comprend tout, et ils ont pour nom Sadie McKibben ou Amour Chéri ou la fille-qui ne voit-pas-clair, et surtout il y a l’homme-qui-met-des-foulards-gris-et-qui-est-bon-pour-les-souris, magnifique personnage qui veille de loin sur cette tête folle d’Opal et qui exauce ses souhaits en déposant sur la mousse d’un tronc creux, au nom des fées, ces crayons de couleur qui s’usent si vite, un arrosoir pour ses graines, un panier pour amener à l’école ses plus chers amis, insectes ou rongeurs, quand leurs semblables mal en point ne prennent pas du repos dans son hôpital de campagne. Mais elle ne peut pas moins compter sur la compréhension du vent, des étoiles, de la pluie ou encore du distingué corbeau dit Lars Porsenia de Clusium, dont les façons sont de douces façons et qui hélas trépassera tragiquement… 



Opal Whiteley est très connue dans l’Oregon et dans les écoles d’Amérique mais elle n’en savait rien quand, en 1995, dans un asile psychiatrique proche de Londres où, à la fin de la seconde guerre, on l’avait retrouvée schizophrène et dans la misère, son âme s’est enfin envolée vers celle d'Ange-Père et celle d'Ange-Mère, ses vrais parents rêvés, et vers celle du cochon Rubens et vers celle de William Shakespeare qui, jadis, s’en souvenait-elle encore, l’avait promenée sur son dos.