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dimanche 3 septembre 2017

The Feldman Dimension




Trente ans donc qu'il est mort, Morty. Mais surtout quelle bénédiction qu'il ait vécu. Ils sont quelques-uns, ces maîtres à penser, qu'on admire pour leur pureté, leur radicalité, qui sont non pas comme des phares mais des lucioles dans les ténèbres de l'art, si vous me permettez d'être un peu lyrique, qui vous guident en tout cas et vous soutiennent en réalisant l'idéal, prouvant ainsi que c'est possible, comme ça, dans leur coin, et pour moi Feldman est de ceux-là. 
Il avait à peu près trente ans quand il a écrit cette "dernière pièce", et tout est là. Tout est là dans n'importe quelle minute de sa musique, c'est incroyable : autant d'alephs sur un univers créé de toutes pièces, et qui console de l'autre, le véritable, à tout moment. C'est une autre bénédiction que pour le visiter il ne faille pas de portail quantique ultra-sophistiqué mais seulement une bonne paire d'oreilles...




jeudi 1 juin 2017

Gant retroussé





"L'art, dans sa relation avec la vie, n'est rien d'autre qu'un gant retroussé. Il a apparemment la même forme et le même contour, mais il ne peut plus être utilisé dans le même but. L'art ne nous dit rien sur la vie, de même que la vie ne nous dit rien sur l'art."

M. F., "Pensées verticales" (1964)



vendredi 24 mai 2013

mercredi 20 février 2013

Télescope




Morton Feldman, Christian Wolff in Cambridge (1963)
Choir of Saint Ignatius of Antioch, New York City




"Quand nous écoutons un enregistrement, nous acceptons le compromis, l’enregistrement n’est pas la réalité de ce qu’est la musique : c’est plus gros que nature. L’enregistrement agrandit, regarde la musique à travers un microscope. Mais, moi, ce que je veux, c’est écouter la musique à travers un télescope. 
― Pensez-vous que votre musique puisse agir sur le public comme une drogue ? 
― J’ai toujours pensé que les drogues pouvaient vous procurer du bien-être. 
― Alors, vous ne pensez pas que votre musique…? 
― Non. Je crois que l’hypnotisme se produit lorsque les gens écoutent de la musique, c’est-à-dire très rarement. Cette expérience leur est si étrangère !" 

Morton Feldman. À l’écart des grandes villes
, entretien avec Jean-Yves Bosseur (1967)




jeudi 7 août 2008

Toute la lyre




Il y a longtemps de cela, Michael von Biel a étudié avec moi ; je lui ait dit : “Bon, travaillons ensemble.” Je travaillais alors sur une pièce pour deux pianos et je pensais que cela pouvait l’intéresser ; il était déjà un jeune compositeur raffiné, aussi lui ai-je dit : “Travaillons sur des oeuvres pour deux pianos.” Donc, à la première leçon, il arrive avec de la musique écrite entièrement dans le registre moyen. Je lui dis : “Michael, quoi que tu fasses, si tu écris toujours dans le médium, ça va sonner comme un choral. Quoi que tu écrives.” La semaine suivante, il revient avec des choses dans les médium mais aussi beaucoup dans le grave. Alors je lui dis : “Michael, fais attention avec le grave, c’est lugubre. Fais attention avec le grave.” A la troisième leçon, il vient avec beaucoup de choses dans l’aigu. Je lui dis : “Michael, sois prudent avec les notes aiguës. Cela donne une affectation très XXe siècle.” Il devient furieux, hystérique. “Pas de notes graves”, dit-il, “pas de notes dans le médium, pas de notes aiguës ! Quelle sorte de notes alors ?” Je l’attrape par la cravate - c’était l’époque où les jeunes gens portaient des cravates - et je lui dis : “Michael, aigu, médium, grave, alles zusammen.” Il n’a pas eu besoin d’autres leçons ; il avait compris le message : “Alles zusammen, Michael !” 

Morton Feldman, Conférence de Francfort (1984)


vendredi 20 juin 2008

Un vieil ami





"À cette époque, on pouvait s’asseoir en rond et, pendant des heures, échanger des idées déchaînées qui ressemblaient beaucoup à la théorisation que l’on trouve dans les romans russes. John était, bien sûr, très impliqué dans le Zen, mais malgré le caractère abrupt de cette philosophie, cela paraissait remplir tout aussi bien les soirées. Ce qui est étonnant, c’est que John inventait réellement des manières sans précédent d’écrire une musique qui contenait ces idées Zen. On pourrait croire que j’aurais été davantage impliqué dans ces idées, étant donné que je m’intéressais si profondément à la musique qu’elles inspiraient. Cela n’a pas fonctionné de cette façon. Plus je m’intéressais à la musique de Cage, plus je devins détaché de ses idées. Je pense que ceci arriva aussi à Cage. Tandis que sa musique se développait tout au long des années, il parlait de moins en moins de Zen. Tout au plus lui donnait-il une petite tape chaleureuse sur l’épaule, comme s’il s’était agi de quitter un vieil ami confortablement installé dans le bar d’un hôtel de Tokyo, tandis qu’il entamait lui-même une marche à travers le désert de Gobi."   

Morton Feldman, Transmettez mon meilleur souvenir à la « Huitième Rue » (1968) in Ecrits et Paroles, p. 182


samedi 26 avril 2008

L'homme de la rue



"


Je ne peux pas établir de relation entre musique et société. Je ne sais pas ce que c'est la société, parce que c'est "alles", tout. Wolpe, mon professeur, était marxiste, et il pensait que ma musique était trop ésotérique à l'époque. Il avait son atelier dans une rue ouvrière à l'angle de la 14e rue et de la 6e avenue ; à cette époque — j'avais vingt ans —, je me suis mêlé au milieu artistique de Greenwich Village et tous ces gens-là. Il habitait au second étage et, un jour que nous regardions par la fenêtre, il m'a dit : "Et l'homme de la rue, alors ?" Au moment où il disait cela, Jackson Pollock traversait la rue ; l'artiste le plus cinglé de ma génération traversait la rue à ce moment précis."
 

Morton Feldman, Conférence de Francfort (1984)