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samedi 18 mai 2013

Un exemple amusant



Un troisième signe de la déchéance de ses facultés fut qu'il perdit alors toute mesure exacte du temps. Une minute, même sans exagération, un espace de temps bien plus réduit, s'allongeait, en son appréhension des choses, à une lassante étendue. Je puis en donner un exemple amusant qui revenait constamment. Au commencement de la dernière année de sa vie, il prit l'habitude de boire, tout de suite après dîner, une tasse de café, particulièrement les jours où il se trouvait que j'étais invité : et telle était l'importance qu'il attachait à ce petit plaisir, qu'il tenait note d'avance dans le carnet que je lui avais donné que je dînerais chez lui le lendemain et que par conséquent il y aurait du café. Parfois il arrivait que l'intérêt de la conversation l'entretenait au-delà de l'heure à laquelle il éprouvait le besoin de sa friandise : et je n'en étais point fâché, craignant que le café auquel il n'avait jamais été habitué pût troubler son sommeil de la nuit. Mais s'il ne perdait pas de vue l'heure, il y avait une scène infiniment curieuse. Il fallait apporter le café "sur-le-champ" (mot qu'il avait constamment à la bouche durant les derniers jours de sa vie), "à la seconde" : et ses expressions d'impatience, encore douces selon son ancienne habitude, étaient pourtant si vives, et avaient tant de naïveté puérile qu'aucun de nous ne pouvait se défendre de sourire. Sachant ce qui devait arriver, je prenais soin que tous les préparatifs fussent faits à l'avance.
Le café était moulu, l'eau bouillante ; et au moment même où la parole était prononcée, son domestique partait comme une flèche et plongeait le café dans l'eau. Il ne restait donc plus que le temps de le faire bouillir. Mais cet insignifiant retard semblait insupportable à Kant. Toute consolation pour lui était vaine ; quelque variété qu'on pût mettre à la formule, il avait toujours une réponse prête. Si on lui disait : "Cher Professeur, on va apporter le café tout de suite", ― "on va ! disait-il ; mais voilà le point, c'est qu'on va : on n'a jamais le bonheur, on va l'avoir." Si un autre s'écriait : "Le café vient immédiatement" ― "Oui, répondait-il, et l'heure prochaine aussi ; et d'ailleurs ce sera à peu près le temps que je l'aurai attendu." Puis il se redressait d'un air stoïque et disait : "Enfin, on peut mourir : après tout ce n'est que mourir, et dans l'autre monde, Dieu merci, on ne boira pas de café, par conséquent on ne l'attendra pas." Quelquefois il se levait, ouvrait la porte, et criait d'une voix faible et plaintive comme s'il en appelait aux derniers vestiges d'humanité de ses semblables : "Du café, du café !" Et quand enfin il entendait les pas du domestique sur l'escalier, il se retournait vers nous et, joyeux comme une vigie au grand mât, il clamait : "Terre ! terre ! mes chers amis, je vois terre !"


Thomas de Quincey, Les derniers jours d’Emmanuel Kant
trad. Marcel Schwob

mercredi 25 juillet 2012

Une série d'adieux





« Merci de vous être souvenu de moi dans mon exil. J’ai lu Mimes deux fois en entier ; et maintenant, en écrivant, je le relis encore en puisant comme au hasard, une pièce à la fois, mon regard saisissant un mot et continuant, discipliné, jusqu’à la fin du fragment. C’est un livre gracieux, essentiellement gracieux, avec son agréable mélancolie envoûtante, son charmant parfum d’antiquité. En même temps, par ses qualités, il apparaît plutôt comme la promesse d’une chose à venir que comme une chose achevée en elle-même. Vous nous devez encore — et je l’attends impatiemment — une chose d’allure plus ample ; une chose placée sous une lumière diurne, pas crépusculaire ; une chose ayant les couleurs de la vie, pas les teintes fades d’une enluminure de temple ; une chose qui sera dite avec toutes les clartés et les trivialités de la langue parlée, pas chantée comme une berceuse à demi articulée. Elle ne vous plaira pas autant, quand vous nous la donnerez, mais elle plaira davantage aux autres. Elle formera un tout plus achevé, sera plus terrestre, plus nourrie, plus ordinaire — et pas aussi jolie, peut-être, peut-être même pas aussi belle. Personne ne sait mieux que moi que, en avançant dans la vie, nous devons renoncer à la joliesse et aux grâces. Nous ne parvenons à acquérir certaines qualités que pour les perdre ; la vie est une série d’adieux, même en art ; nos compétences elles-mêmes sont éphémères et évanescentes. » 
 

R. L. S. à Marcel Schwob, Upolu, Samoa, 
le 7 juillet 1894




(Achevé ce matin, avec émotion, l'extraordinaire correspondance de Stevenson. La dernière lettre, écrite deux jours avant sa mort brutale embolie cérébrale à quarante-quatre ans, comporte ces mots :  Je ne suis pas né pour vieillir […] j'ai perdu le sentier qui vous permet de descendre facilement et naturellement la pente. Je fonce tout droit. Et là où je dois descendre, il y a un précipice.) 



samedi 12 mai 2012

Signes de signes




« Si vous supposez un Dieu qui ne soit pas votre personne et une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez que Dieu parle : alors l’univers est son langage. Il n’est pas nécessaire qu’il nous parle. Nous ignorons à qui il s’adresse. Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des signes, et des signes de signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les masques de visages éternellement obscurs. Comme les masques sont les signes qu’il y a des visages, les mots sont les signes qu’il y a des choses. Et ces choses sont des signes de l’incompréhensible. Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans doute parce que notre grossière organisation centralisatrice est une sorte de symbole de la faculté d’unir du Centre Suprême. Et comme tout ici-bas n’est que collection d’individus, cellules ou atomes, sans doute l’Être qu’on peut supposer n’est que la parfaite collection des individus de l’Univers. Lorsqu’il raisonne les choses, il les conçoit sous la ressemblance ; lorsqu’il les imagine, il les exprime sous la diversité. » 

Marcel Schwob, préface du Roi au masque d’or (1892) 




« Presque tous ceux qui viennent dans l’autre vie s’imaginent que l’Enfer est semblable pour tous, et que le Ciel est semblable pour tous ; cependant il y a dans l’un et dans l’autre des variétés et des diversités infinies, et jamais l’Enfer pour l’un n’est absolument semblable à l’Enfer pour l’autre, ni le Ciel pour l’un absolument semblable au Ciel pour l’autre, de même qu’il n’y a jamais un homme, ou un esprit, ou un ange, qui soit tout à fait semblable à un autre, pas même quant à la face ; lorsque seulement je pensais qu’il pouvait y avoir deux êtres absolument semblables ou égaux, les Anges étaient saisis d’effroi. » 

Emmanuel Swedenborg, Du Ciel et de ses merveilles et de l’Enfer (1758)



jeudi 8 mars 2012

Il n’a point de nom que ce nom contraire



Mais il y a l’Autre. Vous le connaissez bien ; nous en parlons toujours ; nous n’y pensons jamais. Celui dont nous disons « comme dit l’autre » et que nous n’avons jamais vu. Le journal a son secret ; la phrase a son mystère. L’Autre n’a pas de nom ; c’est l’Autre. Quand vous l’invoquez, il vous secourt. Criez à l’aide ; il est là. Tout ce que vous ne savez pas, il le sait ; ce que vous savez, il ne le sait pas. C’est votre double ; il vous ressemble comme un frère. Entre minuit et une heure, si votre plume s’arrête — hélas — invoquez-le. Il vous parlera. Tenez ; voici qu’il est tard ; je suis seul, et entouré de noirceur et de silence ; je l’appelle — et je vous jure, moi, Loyson-Bridet, il me fait peur. Écoutez ses mots étranges, inarticulés : tiens bon mon vieux experto credo roberto c’est tapé chi lo sa much ado about nothing alors il y a du bon quos ego j’aimerais mieux autre choses eurêka esjudem farinæ voilà le chiendent to be or not to be se non e vero ah que j’ai pouffé goddam vulgum pecus attends voir s’ils viennent a giorno et nunc erudimini méli mélo currente calamo shocking in anima vili sœur Anne ne vois-tu rien venir rara avis chi va piano va sano bone Deus all right couci couça hic jacet lepus il ne faut qu’un coup pour tuer le loup tu quoque in naturalibus ça se décroche de omni re scibili le pourceau d’Épicure proh pudor c’est chouette rien ne sert à rien that is the question stultorum numerus est infinitus… Halte, je le tiens celui-là ! Il est dans mon petit dictionnaire Larousse, page 835 :
« Parole de Salomon dont on peut encore faire l’application. » 


Est-il donc Salomon ? Est-il Shakespeare ? Est-il Dante ? Romain, grec, hébreu, italien ou de mon pays de veaux ? Est-ce un sans patrie ? Est-ce Dieu ? Est-ce la déesse Raison ? Est-ce le buisson enflammé qui me dicte les nouvelles tables de la loi ? ou contemporain de Iahweh, des Élohim, est-ce le vénérable roi Hammourabi ? Est-ce Gavroche, Prudhomme, La Palisse, Mayeux, — ou, proh pudor ! Notre Maître lui-même [Francisque Sarcey] ? Quelle est cette ombre inspiratrice des lieux communs éternels, cette sagesse des nations polyglotte, cette Babel du sublime éculé, cette savetière de l’idéal qui rapetasse nos articles ? 
C’est l’Autre. Il n’a point de nom que ce nom contraire. Il est celui qui est, celui qui sait, par opposition à vous qui n’êtes ni ne savez. Adorez-le, mes frères, et invoquez-le souvent, à l’exemple de Notre Maître. Son origine est inconnue ; sa fin est obscure. Ne cherchons pas à le comprendre. Redisons seulement avec ferveur les mystérieuses paroles du premier dictionnaire de l’Académie française : 
« Comme dit l’autre : pour citer en général sans nommer personne. Car, comme dit l’autre, il faut bien, etc. » 

Loyson-Bridet alias Marcel Schwob
 
Mœurs des diurnales, Traité de journalisme (1903)



mercredi 11 janvier 2012

Un fouillis de lignes





« L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux. On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plus ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuis de longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’il cachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes ses recherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’était saint Thomas incrédule, tentant la plaie du Christ. Uccello termina son tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et le découvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo, recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grand sculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccello connut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vu qu’un fouillis de lignes. 

Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mort d’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides. Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans sa main strictement refermée un petit rond de parchemin couvert d’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et qui retournaient de la circonférence au centre. » 

Marcel Schwob, Vies imaginaires (1896)



lundi 11 mai 2009

Une maladie de la matière


Gabriel de Lautrec (1867-1938) était vicomte, “d’une branche éloignée de la famille des comtes de Toulouse”, portait un monocle et fumait le cigare, enseignait au lycée le grec et le latin. Il fit ses débuts à Paris à la fin des années 1880. Adoubé par Alphonse Allais, sacré Prince des humoristes en 1920, il avait reçu dans son salon Lorrain, Bofa, Toulet ou Wilde, fut un proche de Verlaine dont il veilla le corps. Il traduisit Mark Twain sur les conseils de Marcel Schwob, abusa du haschich et de l’alcool. Surtout il écrivit, au tournant du siècle, plus de deux cents contes, drolatiques ou fantastiques, pour des journaux comme Le Chat noir, La Revue blanche, La Vie drôle. Il en rassembla vingt-sept en 1922, sous un titre emprunté à Poe : La Vengeance du portrait ovale (réédité en 1997 dans la collection "L'Alambic" d'Éric Dussert, duquel je tire toute ma science). La superbe page que voici est tirée d’un non moins superbe conte dédié à Henri de Régnier et intitulé Cauchemar, trop long hélas pour que je le donne en entier.

 


 

« Il y a des hommes qu’à leur naissance, une fée, peut-être méchante, mais dont le sourire est persuasif, emporte pour les enfermer dans le palais des enchantements. Quelle rose mortelle que la pensée ! Et quelle souffrance chez ceux que son parfum grise ! Leur sentimentalité, comme leur réflexion, s’exaspère à des chocs trop nombreux et trop différents. Cet étonnement de la vie, comme d’un vin nouveau, dure de longues années, et parfois toute la vie. Et leur intelligence n’est qu’une lueur abritée du vent au creux de la main, qui ne les défend de se heurter, tous les trois pas, à quelque mur.

Car il n’y a pas de route durable. Toute idée que l’on suit jusqu’au bout arrive à l’absurde ou au néant. Heureux les philosophes qui supposent les problèmes résolus par cette déclaration qu’il n’y a point de problèmes ! Plus heureux ceux qui, d’un cœur léger, acceptent gaillardement les antinomies, et se réjouissent que l’on puisse affirmer le contraire de tout, ce qui prouve que les vérités sont nombreuses, et travaillent sans défaillance à construire le temple de leur ignorance, soutenu par des colonnes alternativement blanches et noires, tirant grand espoir, pour la solidité de l’édifice, de cette diversité de couleur ! Plus heureux enfin ceux qui renoncent à inventer des systèmes, et s’accommodent pour vivre de quelques apparences de vérité que la foule se passe de main en main, comme de fausses pièces de monnaie dont le cours serait forcé. Il faut accepter la vie sans l’interroger, et s’écarter de la pensée avec un soin jaloux. D’ailleurs, qui prouve que la pensée n’est pas une maladie de la matière, comme la perle, malgré sa beauté ?

La vie ne peut subsister que grâce à l’insouciance. C’est une sorte de conspiration. La race humaine est pareille à un voyageur qui marche le long d’un gouffre où il lui est interdit de jeter les yeux, à peine d’être attiré par la profondeur. Il ne peut non plus lever les regards vers le ciel qui s’étoile sur sa tête, car le moindre faux pas serait fatal. Pascal a vécu dans cette terreur, également angoissé au bord d’un pont sur la Seine, comme au bord de l’infini mathématique. Les pensées, comme les gestes, refusent de se pencher du haut de la tour. »