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mardi 11 août 2015

Ultra speed sentimentalism


La deuxième valse noble et sentimentale est le compagnon idéal des soirs d’été, tu peux en travailler des bouts pendant des heures sans lassitude, tu t’y vautres, dans tous les sens du terme — comment Ravel a fait pour fourrer tant de volupté dans si peu de mesures, ces accords mon dieu, ces accords, leur enchaînement t'enchaîne, c’est le pays que tu veux habiter. 
De loin, c’est une boîte à musique.





lundi 12 mai 2014

Une fenêtre paradoxale


Je vous engage à visiter L'oreille hantée, le blog sur/dédié à/autour de la musique que mon ami le compositeur Igor Ballereau a eu la très heureuse idée d'ouvrir le 28 avril dernier — mais plutôt que d'en faire l'éloge, je crois plus judicieux de copier intégralement ici le très beau texte qu'il a fait paraître ce matin même : c'en est encore la meilleure publicité. 




La révélation du Belvédère 

Au début des années 90, j’ai fait le pèlerinage de Montfort-l’Amaury pour visiter le Belvédère, maison où vécut Maurice Ravel de 1921 à sa mort en 1937. J’avais à l’époque contracté une ravélite chronique et m’éveillais aussi bien que m’endormais chaque jour dans cette musique-là. Je me souviens très nettement de la manière dont ma vie se trouvait affectée par cette immersion : je n’avais encore jamais vu la neige tomber comme ça, les gens me paraissaient plus doux et la lumière plus diffuse. Le monde tanguait nonchalamment au cœur d’une bulle irisée. Un perpétuel matin. 
Ce jour-là, les deux amis qui m’accompagnaient et moi-même avions déjà interminablement attendu devant la porte et fait maintes fois le tour de cette bâtisse absolument figée, semblable à un bateau échoué, lorsque cette porte, donc, s’ouvrit comme à contretemps, au moment exact où nous allions renoncer. L’effet de surprise fut stupéfiant. J’eus la vive impression que Maurice lui-même venait d’apparaître tant la dame de petite taille qui se tenait devant nous lui ressemblait. C’est dire à quel point j’étais atteint, je voulus presque m’excuser d’avoir interrompu le fil calfeutré de l’existence du maître par tant de curiosité mal placée. Il ou elle nous engagea sobrement à entrer. Au-dedans, l’espace était constellé de bibelots.

À ma souvenance, dominaient les petites figures humaines et animales, que je perçus alors immédiatement comme autant de créatures mortes saisies dans la masse d’un invisible glacier. Nous venions de pénétrer un corps tout à fait coagulé, et tout y était contenu à sa place dans la plus stricte immobilité. Aussi, tentures et tapis de tout poil abondaient, mais tous uniformément gorgés d’usure jaunâtre, affadis jusqu’à tendre d’un commun accord vers la même irrésistible poussière. Je me rappelle avoir été sérieusement troublé de trouver le piano tournant le dos à la fenêtre d’une sorte de réduit et lui également, tel une dalle funèbre, hérissé d’objets auxquels ne manquaient plus que la formule d’adieu « Regrets éternels », « Dans nos cœurs à jamais tu demeures »… Souvent le plafond n’était pas bien haut, les couloirs étroits, souvent il fallait se baisser pour progresser, veiller à ne pas heurter quelque chose, évoluer dans une enveloppe resserrée. J’ai récemment éprouvé à nouveau cette sensation en visitant, avec mon fils de 5 ans, l’Argonaute, un sous-marin statufié au beau milieu du parc de la Villette. Un autre de ces lieux-cadavres où il est permis de se faufiler. Au bout d’un moment, durant lequel la merveilleuse sonorité ravélienne qui imprégnait ma personne s’était continûment recroquevillée, raidie, comme frappée de dessiccation, nous atteignîmes une partie plus profonde de la maison, les pièces les plus intimes : la chambre à coucher et la salle de bains. Je crois bien que ce fut de voir la boîte circulaire de crème RazVite au-dessus du lavabo qui acheva d’exclure ma symbiose avec Ravel de la félicité sans tache où elle s’était maintenue jusque-là.

J’avais 21 ans, et j’entrevoyais soudain péniblement à quel point la musique, si inouïe fut-elle, était une chose faite à partir de simples organes voués eux-mêmes au pourrissement. La musique ne conjurait pas la mort, et je compris à cet instant que je m’étais innocemment laissé gagner à le croire. Je vis se profiler dans la même seconde la portée d’une telle croyance et son anéantissement brutal. À l’intérieur de la chambre, le soleil filtrait à peine à la faveur de quelques orifices ciselés dans les volets clos. Si je me souviens bien : de petites étoiles. Ces volets simulaient le ciel nocturne au moyen de la lumière du jour. Une surface trompeuse. Une fenêtre paradoxale. « C’est lui qui les a arrangés comme ça » nous dit la petite dame en forme de Ravel. Au retour, dans le train qui nous ramenait à Paris, mes amis et moi, si gais lors de l’aller, ne pûmes échanger un seul mot. Un puissant malaise nous tenait en suspens. Nous ne rompîmes la sidération, plus tard, que pour nous disputer assez durement avant de nous séparer fâchés. Mais qui donc avait eu cette idée sordide ?


dimanche 13 juin 2010

Que la sentir se perdre





Ravel, Valses nobles et sentimentales, épilogue. NY Philharmonic, Pierre Boulez
ciel vu de ma fenêtre



"13 juin 1930. Je vis toujours au présent. L'avenir, je ne le connais pas. Le passé, je ne l'ai plus. L'un me pèse comme la possibilité de tout, l'autre comme la réalité de rien […] Ombre obscure et fugitive d'un arbre citadin, son léger de l'eau tombant dans un bassin plaintif, vert du gazon régulier - jardin public dans le semi-crépuscule -, vous êtes en ce moment l'univers entier pour moi, car vous êtes le contenu plein et entier de ma sensation consciente. Je ne désire rien d'autre de la vie que la sentir se perdre, au long de ces soirées imprévues, au milieu d'enfants inconnus et bruyants qui jouent dans ces jardins, confinés dans la mélancolie des rues qui les entourent, et couverts, au-delà des hautes branches et des arbres, par la voûte du vieux ciel où recommencent les étoiles."  

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité, p. 131


mercredi 25 juin 2008

Cette grande phrase qui coule





"Et à la fin de l'été, pendant qu'il lit dans Le Populaire l'actualité pas gaie sur son balcon, arrive d'Autriche un mot de Wittgenstein qui lui commande un concerto pour la main qui lui reste. C'est alors qu'on ne sait pas ce qui lui prend, Ravel ne se contente pas d'accepter cette commande : au lieu d'écrire un concerto, en secret il entreprend d'en composer deux en même temps, l'un pour la main gauche en ré majeur et l'autre, en sol, qui donnera enfin corps à l'un de ses vieux projets. Si l'un sera pour Wittgenstein, l'autre sera pour lui, rien que pour lui : d'ailleurs, pense-t-il, il le jouera lui-même. A ce jour, l'un après l'autre, il n'a produit que des exemplaires uniques : c'est la première fois qu'il veut engendrer, simultanément, des jumeaux. 
Mais ce seront des jumeaux hétérozygotes : seulement par la date de naissance, pas du tout par la ressemblance. Il commence par esquisser son Concerto en sol puis le laisse de côté pour honorer sa commande. Une fois réglée assez vite, logiquement en neuf mois, la question de la main gauche, il se remet à l'autre mais cette fois ça ne va pas tout seul. Il traîne, il a un mal de chien, pas moyen de trouver comment l'achever. C'est compliqué, n'est-ce pas, c'est assez délicat vu que ce concerto n'est pas conçu pour le piano mais contre lui. Bon, dit-il à Zogheb, comme je n'arrive pas à terminer cette chose pour les deux mains, j'ai décidé de ne plus dormir, mais alors plus dormir une seconde, voyez-vous. Je ne me reposerai qu'une fois cet ouvrage fini, que ce soit dans ce monde ou dans l'autre. 
L'oeuvre enfin menée à son terme, Marguerite Long aussitôt alertée se met à la déchiffrer - non sans mal : quand l'autre n'est pas dans son dos à la corriger sans cesse, le reste du temps il la harcèle au téléphone. Elle hésite, lui fait part de son anxiété devant son deuxième mouvement, de la difficulté pour l'interprète de tenir dans cette progression lente, dit-elle, cette grande phrase qui coule. Qui coule ? se met à crier Ravel. Comment ça, qui coule ? Mais je l'ai faite deux mesures par deux mesures, cette phrase, et j'ai failli en crever."

Jean Echenoz, Ravel